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lundi 11 mars 2013

MARINA TSVETAEVA / Le conte de ma mère


"Je suis la fille aînée de ma mère, mais la préférée ce n'est pas moi. Elle est fière de moi, mais c'est l'autre qu'elle aime. Précoce douleur pour le manque d'amour."

Une information  qui vaut pour avertissement à l'orée de ce texte de quelques pages, heurtées, vivaces - tout Marina Tsvetaeva-  et publié en supplément à la revue Le Nouveau Commerce, à laquelle on doit aussi, entre autres raretés, le Jane B. évoqué ici.

Ecrit et publié d'abord à Paris en 1934, lors de l'exil triste, misérable  de la poétesse russe, "Le conte de ma mère" fonctionne comme un texte exorcisme. Le rappel sonore, éclatant, d'un épisode vécu ou fantasmé du mésamour maternel doit tenir à distance une possible répétition dans la relation tourmentée, angoissée, de Marina avec sa propre fille aînée Ariadna.

Récit en apparence naïf d'une banale situation de rivalité autour de la figure puissante et adulée de la mère... entre babillage étourdissant et énervé de fillettes et scénette théâtrale, le récit s'aiguise sur des détails férocement romanesques de brigands, de soeurs de lait, de mutilation, tandis que les enfants Marina et Assia dévident les bobines de leur imagination au service du désir de meurtre... Tuer l'autre et rester seule à seule avec maman...
En guise d'obstacle: rien. Ou plutôt: pire que rien. Une perplexité, une absence de clarification qui équivalent à un aveu. La petite aurait raison.

Il ne reste à Marina qu'à s'emparer du langage et devenir à son tour "poyétesse". Et de tisser, tresser avec sa mère la suite du conte pour triompher de sa cadette et devenir "magiquement" celle qui aura le dernier mot.

 Pour nous, la lecture se trouble parfois de la connaissance de la biographie de l'auteur ( Sa deuxième fille Irina est morte à trois ans de malnutrition, éloignée par Marina Tsvetaeva elle-même dans un pensionnat pendant la révolution...) qui interfère avec certaines lignes, avec certains aveux: "C'est-à-dire qu'elle avait plus pitié d'elle, ne fût-ce que parce qu'elle n'avait pas su la nourrir comme il fallait." 
C'est que le conte de ma mère n'échappe pas à la règle. Comme tous les contes, il résonne d'une sombre cruauté, et sous l'imagerie vernissée d'une chambre d'enfants au siècle dernier, résistent des ombres au charme puissant, que l'Histoire n'a pas toujours le pouvoir de tenir à distance.


Marina Tsvetaeva, Le conte de ma mère, Le nouveau commerce, supplément du numéro 70, Paris 1991.

dimanche 18 novembre 2012

D.H.LAWRENCE / Les filles du pasteur

 


Deux soeurs, isolées dans la campagne anglaise, étouffées par  l'aigreur de la maisonnée familiale, engagent leur vie sur des choix opposés. L'aînée  succombe au mirage d'une position sociale moins précaire; elle se livre à un époux malingre, un avorton répugnant qui la tient dans les serres d'un intellect inflexible et stérile. Coupée inexorablement de la possibilité d'un accomplissement sensuel -le seul qui vaille selon D.H.Lawrence, elle a choisi de renoncer à ce qui nous fait vivre...  
C'est à Louisa, la plus jeune, que Lawrence réserve le "feu sacré", la puissance vitale seule capable de conjurer le dépérissement qui s'annonce. Dans la bouche de cette jeune femme au physique plus ingrat que celui de son aînée, des paroles résonnent qui viennent de là où se forge le désir de vivre, d'aimer, d'exulter.  Pas très loin de ce que Susan Sontag, dans le premier volume de son journal, invoquait: affirmer son désir, ne pas tergiverser, hésiter, mais se construire sur ce que l'on veut, très fort, le plus fort possible.
Je n'ai pas encore achevé la lecture de "Daughters of the Vicar", il n'est pas difficile de deviner ce qu'il va advenir de Louisa et de l'homme qu'elle a élu, mais ce que j'avais envie de partager, ce soir, c'est l'évidente beauté du désir, cette force de vie.
"Ils ont tort; ils ont entièrement tort. Ils ont pulvérisé leur âme pour obtenir en échange ce qui n'a aucune valeur, et il n'y a pas un atome d'amour en eux. Et moi, je veux l'amour, je veux aimer, c'est mon droit. Je veux aimer l'homme que j'épouserai. Le reste m'est égal."
"They are wrong - they are all wrong. They have ground out their souls for what isn't worth anything, and there isn't a grain of love in them anywhere. And I will have love. They want us to deny it. They've never found it, so they want to say it doesn't exist. But I will have it. I will love - it is my birthright. I will love the man I marry - that is all I care about."