jeudi 16 octobre 2014

ANGELICA GARNETT / Vérités non dites

 

Même si elle fut la dernière chroniqueuse d’un groupe de Bloomsbury qu'elle a connu de l'intérieur, ce serait une erreur de réduire le travail littéraire d'Angelica Garnett à ce seul pan documentariste.

Les quatre nouvelles (l'une est un petit roman, dur et brillant) réunies sous le titre éloquent de Vérités non dites ne laissent aucun doute sur ses qualités d'écrivaine. Petits mensonges, trahisons fatales, ressassements douloureux, personnages en quête d’amour et de reconnaissance… L'opacité des êtres se raconte à travers des situations acméiques à couper le souffle et transpirent de notre côté du réel. 
Au-delà du récit de relations compliquées, d'une impossible compréhension et de l'étrangeté des comportements entre proches, qu'éclairent si faiblement les lueurs d'une rétrospection  maladroite,  Angelica Garnett ne cesse de projeter la difficulté criante qu'elle a (eu) à exister.
Cette difficulté est d'évidence, quand mère et tante - les soeurs Bell- sont des  figures féminines d'exception, soufflantes de beauté et d'intelligence, consacrées toutes deux à leur pratique artistique ( la maternité en plus pour Nessa), quand on connaît la qualité symbiotique de leur relation et les remous qu'elle engendrait chez Virginia, torturée par la jalousie et maintenue dans une dépendance affective destructrice... Que dire ensuite du choix de la jeune Angelica, à la photogénie d'elfe préraphaélite, d'épouser, en guise de geste émancipateur,  un homme - l'écrivain David Garnett- dont la relation avec son père biologique - Duncan Grant- était notoire?...

Pas étonnant que ces fictions dégorgent toute une confusion sentimentale, toute une incertitude, celle d'une personne qui peine à se rassembler, à se ressembler. Quels que soient les prénoms de ses héroïnes Angelica Garnett se devine dans leur ombre, tremblante mais déterminée. 

Que les jeunes femmes tachent de s'émanciper de mères extraordinaires, et voici la nouvelle intitulée Aurore qui surexpose  deux personnages, dont l'une, la narratrice, piège mortellement l'autre, à l'ombre immense d'une mère idéalisée. Trop aimante, trop puissante, délétère. Pour échapper à l'engloutissement, peu de stratégies valables.

Ailleurs, c'est une femme plus âgée, seule, qui sombre dans le tourment d'une Amitié délicate, entachée de non-dits et d'embarrassements. La vérité n'est pas bonne à dire, elle ne l'est pas non plus à entendre... 

Impossible pour ces personnages féminins de ne pas se tailler aux rêts d'une phrase tranchante, d'une lettre irraisonnée, d'une conversation brouillée par la retenue des sentiments, lourde de conséquences. Quelle est/ fut /serait la juste distance entre les êtres? Existe-t-elle quand on aime? Qu'est-ce que le déraisonnable? Pourquoi d'aucuns s'engouffrent-ils dans l'intenable, là où d'autres peinent à secouer leur joug? Nul dans toutes ces nouvelles ne saurait se contenter des chemins tracés par la vie... Or pour chaque infléchissement le tribut est terrible, exempt de toute possibilité de compassion: mort, solitude, regrets obsédants. Points de non-retour. "Choses dernières". Absence, à l'autre d'abord. Le tuer parce que confusément, il constitue une menace. Sombrer dans la désolation. En vain. Parce qu'il est des réparations impensables.

Angelica Garnett, Vérités non dites, Christian Bourgois, Paris,avril 2012.

dimanche 7 septembre 2014

MARGARET ATWOOD / La servante écarlate

 


Extrait/

"Nous dormions dans ce qui fut autrefois le gymnase. Le sol était en bois verni, avec des lignes et des cercles tracés à la peinture, pour les jeux qui s'y jouaient naguère; les cerceaux des paniers de basket-ball étaient encore en place, mais les filets avaient disparu. Un balcon courait autour de la pièce, pour recevoir le public, et je croyais sentir, ténue comme une image persistante, une odeur âcre de sueur transpercée par les effluves sucrés de chewing-gum et de parfum que dégageaient les jeunes spectatrices, que les photographies me montraient en jupes de feutrine, plus tard en minijupes, ensuite en pantalons, puis parées d'une unique boucle d'oreille, les cheveux en épi, striés de vert. On avait dû y organiser des bals; leur musique y traînait encore, palimpseste de sons non entendus, un style se succédant à l'autre, courant souterrain de batterie, plainte désespérée, guirlandes de fleurs en papier mousseline, diables en carton, boule de miroir pivotante, poudrant les danseurs d'une neige de lumière.
Cette salle sentait les vieilles étreintes, et la solitude, et une attente de quelque chose sans forme ni nom. Je me rappelle cette nostalgie de quelque chose qui était toujours sur le point d'arriver et qui n'était jamais comme ces mains alors posées sur nous, au creux des reins, ou comme ce qui se passait sur le siège arrière, dans le parking, ou dans le salon de télévision, le son coupé, avec seules les images à clignoter sur la chair émue.
Nous soupirions après le futur. Comment l'avions-nous acquis, ce don de l'insatiabilité? Il était dans l'air; et il y demeurait, comme une pensée à retardement, tandis que nous essayions de dormir dans les lits de camp qui avaient été disposés en rangées, espacées pour que nous ne puissions pas nous parler. Nous avions des draps de molleton, comme ceux des enfants et des couvertures de l'armée, des vieilles, encore marquées U.S. Nous pliions soigneusement nos vêtements et les déposions sur les tabourets placés au pied des lits. La lumière était en veilleuse, mais pas éteinte. Tante Sarah et Tante Elisabeth patrouillaient; un aiguillon électrique à bétail était suspendu par une lanière à leur ceinture de cuir."

Margaret Atwood, La servante écarlate, R.Laffont, 1987.



dimanche 31 août 2014

ZELDA FITZGERALD / Accordez-moi cette valse


 Comment éviter d'évoquer la biographie de Zelda? Elle enserre son travail au risque de l'étouffer. Pourquoi ne pas lire "Accordez-moi cette valse" comme une fiction "neuve", que n'altérerait pas les scories de l'histoire personnelle? Impossible ici plus qu'ailleurs: la littérature n'est pas un objet pur, désincarné, cernable. Des énergies issues d'une résistance à des désordres et de tensions éprouvées dans une vie de femme - bref, une expérience- forment la matrice, le substrat de ce conte à l'envers. Ne pas prendre cela en considération paraît par conséquent une posture intenable, so...


Le seul roman de Zelda Fitzgerald tient dans les quelques mots qui constituent l'ouverture de The Crack-up, nouvelle culte de son célébrissime mari: "Toute vie est un lent processus de décomposition". Sous des airs de bluette en forme d'invitation à la danse de salon, Save me the waltz embrasse avec force la question de la dégradation, topos incontournable au regard de la psyché troublée, fragile et narcissique qui fut celle de Zelda, aux "qualités ondoyantes d'improvisation", hantée par la crainte de la désintégration au point de rechercher "le contrôle absolu de son corps". Anorexie, éreintement de la danse, après une forme déprimée de renoncement.

"On prenait ce qu'on voulait de la vie, si on pouvait l'avoir, et puis le reste, on s'en passait."

La jeune femme désabusée qui fait ainsi parler son héroïne a elle-même poussé en fleur du Sud, entourée de mille égards par une famille aimante, dominée par une figure paternelle autoritaire, que l'on retrouve dans son texte sous les traits du juge Beggs. En Alabama on ne plaisante pas avec la hiérarchie sociale, les bonnes manières et l'intégrité des jeunes filles par ailleurs élevées, à l'heure où la première guerre mondiale recourt aux forces vives de la jeunesse américaine, avec une forme innocente de libéralité. 

Bref, Zelda est la belle, sauvage et (très peu) languissante que le non moins jeune et beau - et désargenté- Scott va arracher à son Sud natal. La suite? Dolce Vita, enfant, dépendance à l'alcool, troubles psychiatriques et internement, solitude et mort tragique. Le couple se déchirant littéralement autour de la propriété intellectuelle de certains textes ( Combien de nouvelles co-écrites et non signées par Zelda? Combien de lignes de son journal, de ses lettres absorbées dans l'oeuvre imprimée et publique du prolifique Scott?...) Sur les derniers méandres empruntés par le duo il n'est que de lire le roman de Budd Schulberg, Le désenchanté... Entre autres.

Hormis ces entrées biographiques inévitables, Save me the waltz m'est toujours apparu comme une pierre brute. Alors que sa charge de violence a été étrécie (rappelons que Scott, paniqué par la teneur du texte est intervenu dans la réécriture du manuscrit envoyé à leur éditeur...) il foisonne de métaphores, de descriptions, d'angles de prises de vue peu communes, irriguées par une perception des situations extrêmement sensible et personnelle. De multiples points de rapprochement ou encore des comparaisons insolites versent dans un appel à la synesthésie, à l'instar d'un Nerval ou d'un Baudelaire tandis que la voix qui tente de s'affermir se révèle bouleversante et tendue à l'extrême -celui de la déraison- vers la nécessité de se dire. Perdue dans Naples, "... la voix de la ville est douce comme celle de la solitude..." Alabama accueille sa solitude et en tire la leçon, ce n'est pas celle qu'on lui aurait souhaité - et alors?

Que dire de plus du désordre intime de son auteur, clivée entre amour et affirmation douloureuse de soi, portée par le  désir délirant et dévastateur d'un corps dompté? A l'instar de son héroïne Alabama, Zelda s'est épuisée dans des efforts obsessionnels pour devenir danseuse classique et cette ultime et déchirante tentative d'exister ailleurs que sur le terrain des mots, jalousement gardé par Scott, occupe la moitié du roman, avant qu'il ne s'achève sur la conscience de son échec et une remise au pas douteuse. 

Plus tôt, Alabama Knight, David et leur fille Bonnie semblent fendre la vie sans vraiment se défaire des oripeaux ironiques de la génération des flappers, qui mettait un point d'honneur à vivre sur la crête... Certes, contrairement aux fictions de Scott, les partys de Madame se déroulent sur une côte d'Azur peu flamboyante, douteuse; New-York est un antre épuisant forçant à un repli bien conformiste dans une banlieue bon ton du Connecticut; les croisières semblent pouvoir mal finir - avis de tempête, avant de se retrouver " seule avec son corps dans ces régions impersonnelles, seule avec elle-même et ses pensées tragiques".

Les Grecs ont raconté que la tragédie tient pour une part dans la quête de ce qui doit rester invisible, caché... ou dans l'ignorance superbe de ce qui est de l'ordre de l'évidence.  Peut-être Zelda Fitzgerald a-t-elle su voir derrière le brillant de leur vie quel prix elle devrait en payer. Peut-être son talent s'est-il épuisé d'avoir défié l'ordre auquel elle se heurtait sans cesse ( mari, médecins, éditeur) pour écrire ces pages, qui, seules, lui ont évité de se dissoudre tel un personnage de la fiction fitzgeraldienne.

 "...je crois que je pourrais être un monde entier à moi toute seule..."


 
Zelda Fitzgerald, Accordez-moi cette valse, Robert Laffont, Pavillons poche, Paris, 2008.

dimanche 17 août 2014

ALAIN CORBIN / Le ciel et la mer

Celui que l'on désigne désormais comme l'historien du sensible, Alain Corbin,  creuse de livre en livre les sillons d'une mémoire des formes qui nous environnent, des traces qu'ont si peu laissé les anonymes ordinaires de l'histoire quotidienne, des friches abandonnées par l'écriture historiographique en des temps anciens ( ou qui nous apparaissent tels, grâce à lui et à quelques autres, de G. Didi-Hubermann à Arlette Farge, pour aller très vite)"Champs Histoire" édite pour six euros (!) trois conférences prononcées à la BNF  en novembre 2004. Il y est question d'eau, douce et salée, d'horizon et des rivages auxquels l'auteur a consacré l'un de ses plus beaux livres, "Le territoire du vide", de variations climatiques et chromatiques, d'"humeurs".... Bref,  de la manière dont, à travers l'histoire de notre attention aux phénomènes météorologiques et au paysage aquatique  nous pourrions élaborer les contours d'une histoire de notre rapport au corps,  au voyage et à l'ailleurs, au temps aussi - libéré du travail, dérobé aux exigences sociales avant que l'ère des loisirs  ne transforme en passage obligé les lieux de la baignade. L'eau douce, plus discrètement goûtée,  tient sa place dans ces déambulations à travers les processus, les oeuvres (Michelet, Zola, Jules Verne, Bachelard, Bernardin de Saint-Pierre) qui ont construit une identité, une modernité qui sont encore les nôtres.  

Encore un livre qui en contient d'autres et a l'air de les offrir à bout de pages pour une invitation au voyage et à la rêverie, pour un retour stimulant sur des territoires familiers, dont la puissance symbolique et sensible, pour n'être pas souvent formulée en termes rationnels, n'est pas moins fortement présente.

Alain Corbin, Le ciel et la mer, Flammarion, Paris, Avril 2014.

Photographie: Bernard Plossu

vendredi 8 août 2014

ANNE WALDMANN / Surf a tide of weirdness - Surf sur une marée d'étrangeté


Extrait/ 

"J'ai entendu j'entends encore parler d'elle par telle ou telle personne que j'aime ou quelque amant comme quelqu'un à qui je ressemblerais et j'ai pris ça en compte dans ma technologie d'inscription, et comme j'avais des questions, beaucoup de questions, questions sur sa vie, sa vie de l'esprit et sa vie d'avoir joué tant de rôles, comme si dans l'entropie d'une pulsion de mort on eût dit qu'elle collectionnait les rôles, tellement de rôles à tenir, tant d'autres visages de moi, puisque je lui ressemblais. Tant de doubles troubles."Je" comme fantôme ou "fonction", Je comme "factotum" ou Je comme poète dans mon activité subversive antérieure structurée par l'être-poète, et nombre de rôles postérieurs inspirés par les siens. Y penser. Les compter, en garder une trace: ils sont nombreux. Conglomérats de tendances séductrices, tendances dangereuses, papier, carton et ruban pas ton truc. Rage. Coeur brisé. A bout de nerfs. Pleurnicharde pas ton truc. Bourreau des coeurs peut-être. Un fusil, une dague, 3 volcans furieux dedans. Un Nazi paumé dedans. De moi émane un spectre qui remplit son jeu, remplit son écran, enfile sa chaussure dont je me demande quelle taille elle fait. C'était ma première question. Trente-neuf, quarante, étroit je dirais. Ils semblent (ces corps, ces morceaux de corps sur lesquels nous projetons si fort) plus grands à l'écran qu'ils ne le sont dans la vraie vie. Et c'est intéressant de deviner quand on voit un corps dans l'embrasure d'une porte, quand on voit un corps dans la rue, quand on voit un corps traverser une pièce et s'asseoir ou ouvrir une porte, main sur le cuivre de la poignée de porte, quelle est la mesure du reste de l'architecture par rapport à cette main par rapport à ce corps à ce visage (...). Angles de conflits relationnels.(...) Simulacres."

Anne Waldman, Surf a tide of weirdness, maelström Compact #8, Bruxelles, 2010.






mercredi 30 juillet 2014

ELIZABETH HARDWICK / Nuits sans sommeil

Lire "Nuits sans sommeil" équivaut quelque peu à se retrouver dans la posture d'une bille de flipper, catapulté toutes les quinze lignes d'un lieu à un autre ( et les lieux ici ne se comptent plus, mais s'énoncent avec une précision systémique que seul le geste qui consisterait à les marquer d'une épingle sur une carte murale des U.S.A.pourrait encore prolonger!): New York, Lexington/Kentucky, le Vermont, Amsterdam, le Maine, New York encore... La ronde des villes comme un cadre mouvant et signifiant, qui informe chacune des déchéances, chacun des effondrements qui émergent d'un passé proche ou de temporalités plus lointaines ( entre les années quarante et les seventies). Là encore faisant salutairement s'égarer le lecteur  sur les lignes de faille d'une existence de femme, traversée inévitablement - peut-être plus qu'une autre du fait de la multiplicité des expériences- par la danse hasardeuse des rencontres, des disparitions et des surgissements. 

Souvenirs, insomnies, retours à la surface de vieux compagnons de misère  participent à une parade fébrile où la désillusion, la tristesse le disputent à une forme d'incrédulité: tout le temps qu'Elizabeth Hardwick raconte ses "nuits sans sommeil" elle semble animer deux métaphores, celles des boîtes gigognes et du théâtre d'ombres, ce qui n'a pas échappé à la perpicacité de  Joan Didion. Mais le geste de Pandore ici ne s'accomplit pas de manière dévastatrice. La narratrice organise à distance toujours le monde flottant qui fait s'échouer sur les marges de sa mémoire quelques corps et voix - dont celle, inoubliable, de Billie Holiday, fracassée et fulgurante.   


A narrer d'aussi près ces expériences du désastre et de solitudes ravageuses, on ne ressent pourtant nulle fascination voyeuse. Ce qui prévaut ici est de l'ordre de la sympathie " pour les victimes de la paresse et des erreurs éternellement répétées, sympathie pour la tendance de ces vies à obéir aux lois de la gravité et à couler tout au fond, en tombant aussi lentement et doucement qu'un cerf-volant, ou bien à se briser dans la violence, en se fracassant." Petites phrases, sèches et claires comme une pensée bien aiguisée sur le tranchant de la vie vécue ou pas ("Est-ce suffisant?- Peu importe que ce soit la vérité."), portraits inoubliables d'individus aux confins les uns des autres - Ida, Le docteur Z., Alex, Josette- sont le substrat sur lequel s'édifie une question de taille - "Est-il possible que je sois le sujet?"- à laquelle Hardwick a su répondre par l'affirmation d'un "je" auteur de fiction et d'essais littéraires brillants avant de cofonder The New York Review of Books...

Sur l'impossibilité de tenir son récit sur une note légère, ironique, sur les meurtrissures que nous nous infligeons les uns aux autres tout le temps que le cirque passe, sur la nécessité absolue et délicieuse de l'amitié, du partage, de la parole, la dernière page de son livre vaut comme un talisman...



"Le tourment des relations personnelles. Rien de nouveau là-dedans, si ce n'est le travestissement et la fuite sur les ailes des adjectifs. Douceur des poignards qui transpercent à la fin des paragraphes.(...)
Ceci mis à part, j'aime à être connue par ceux qui me sont chers. Assistance publique, concept magnifique. De sorte que je suis toujours au téléphone, que je passe mon temps à écrire des lettres et que, dès le réveil, je m'adresse à B., à C., à D.-ceux à qui je n'ose pas téléphoner avant le matin et avec lesquels il me faut pourtant parler tout au long de la nuit." 

Elizabeth Hardwick, Nuits sans sommeil, Buchet-Chastel, Paris, 2014.




vendredi 18 juillet 2014

JEROME PRIEUR / Séance de lanterne magique




"C'est un pétillement. Autour d'elle tout doit polir son éclat. L'image n'est peut-être rien à côté de la source qui la diffuse, cette promesse qui lance ses escarbilles et rend le monde translucide: de la lumière, sans vision pour la ternir, le pur rayonnement des choses, sans obstacle, sans écran . N'y aurait-il rien à voir, la lanterne magique est douée d'une vertu exorbitante: elle donne la vue, elle comble le regard, elle l'éblouit.


Qu'est-ce que le monde pour notre coeur sans l'amour?  Ce qu'une lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes qui passent, encore ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là, et que, tels des gamins ébahis, nous nous extasions sur des apparitions merveilleuses. ( Goethe, les souffrances du jeune Werther, 1787)

Avec la projection, l'image devient en effet proprement lumineuse. Elle est évidente et comme telle elle est aveuglante, elle rend aveugle. Elle est visible mais à perte de vue, si bien qu'il faut y regarder à deux fois, au moins. Elle crève les yeux: elle est ce hiatus qui s'entrebâille entre voir et ne rien voir, voir sans voir, voir ce qu'il ne fallait pas voir, ne pas voir ce qu'il fallait voir, voir regrettant d'avoir vu. L'image est brouillard, elle est ce trouble entre la vue et la bévue, la surprise et la méprise. On la voit, et en même temps c'est la loi de l'image, sa logique, que de passer toujours à côté d'elle."

Jérôme Prieur, Séance de lanterne magique, Gallimard, 1985.

mardi 1 juillet 2014

DANS LES VALISES... /


Richard Farina, L'avenir n'est plus ce qu'il était, 10/18.

Dans l'ombre des stars de la Beat generation - Kerouac, Cassady, Ferlinghetti, Ginsberg- un jeune homme sombre, au visage anguleux et grave.  Chanteur folk auprès de sa jeune femme, Mimi, une petite soeur de Joan B., il est l'auteur d'un unique roman que sa disparition accidentelle quelques jours après sa parution propulse du côté des livres cultes, pour autant pas si faciles à se procurer... La légende se repaît alors des atours d'un corps, d'un visage à jamais jeunes, iconisés.  Rien dans "Been down so long it looks like up to me" n'a l'air vraiment abouti , mais c'est tant mieux que ce texte ahuri, brouillon, tout entier tourné vers le jeu - de masques, de rôles, à la vie à la mort.

Joyce Carol Oates, Mudwoman, Philippe Rey, Paris, 2013.

Parce que c'est l'été... et qu'avec JCO, il n'y a pas vraiment de surprises: soit c'est un mauvais cru, redondant et creux - dans ce cas, eh bien, il s'oubliera sur une plage bretonne - soit c'est un récit implacable et glaçant, excellent prétexte pour revenir vers un auteur dont le journal paru il y a quelques années m'avait paru "tenir le coup", sans rien dire d'un petit recueil sur le métier d'écrire, pas si mal non plus... ( En oubliant volontairement l'objet livresque non identifié et passionnant que constitue Blonde!)


Colette Peignot, Les cris de Laure, éditions Les Cahiers, Paris, Juin 2014.

Irrésistible dès qu'entrevu, il disparaissait de la pile d'occasions même pas encore répartis dans les rayons de G.! Il suffit d'ouvrir  ce mince livret d'écrits et lettres inédits pour se gorger de phrases telles que "Laisse-moi te dire sans suite mille choses et tout moi-même" ou " Il n'y a plus autour de moi que les éboulements et les échafaudages d'une ville mort-née".
Pour noircir les carnets de l'été... et retourner au plus vite vers d'autres pages, lancinantes, bouleversantes.

Le Black Mountain College, Alan Speller, La lettre volée, Paris, Juin 2014. 

Je tourne depuis plusieurs mois déjà autour de la figure d'Ani Albers, redécouverte à l'occasion d'une exposition remarquable qui s'est tenue l'automne dernier au MAM. S'y montraient des tapisseries (triste mot au sémantisme polymorphe et quelque peu injuste), des oeuvres de fils, laines et autres matériaux entretissés ou jouant à pendre, étonnants attrape-rêves. Pas de surprise... La plupart des objets, tous splendides, effrayants, ou au contraire, vibrants de couleurs et d'énergie, étaient le fait de femmes artistes, quasi inconnues - si l'on excepte Sophie Tauber et Ani Albers, dont le nom m'était resté en tête après la lecture du  J.M.Chevrier, "La trame et le hasard". Reste à étudier sa participation à l'expérience collective et utopiste du Black Moutain College. Qui a dit qu'une mise en perspective, une contextualisation ne sont jamais inutiles?

Katherine Mansfield, Lettres, Stock, Paris, 1993.

Lues, à relire encore et encore pour s'enivrer à la fièvre, à l'ardeur de Katherine M. -la seule. Le Journal et ses nouvelles feront aussi le voyage, mais les lettres annotées, choisies ont leur place dans ces journées insolentes de l'été, chargées comme de bouquets de mille et uns projets... Voici, je crois, ma préférée, adressée à Lady Ottoline Morrel, proche aussi de Virginia Woolf.

" Hampstead, 28 juin 1919

Ce froid diabolique persiste. Je suis encore dans ma ceinture de sauvetage, plâtrée d'onguents à l'intérieur. Oh! ces nuits- assise dans mon lit à attendre que les arbres noirs deviennent verts! Et pourtant, quand vient l'aube, c'est toujours trop beau et trop terrible. La venue de la lumière paraît si miraculeuse que cela vaut presque la peine de l'attendre. puis, à mesure que les heures sonnent dans la nuit, j'erre à travers des villes - en rêve. Je glisse invisible le long de rues inconnues, je me demande qui vit dans ces grandes maisons aux lourdes portes, ou, sur un quai, je regarde les bateaux appareiller dans l'obscurité et je hume le parfum nocturne de la pleine mer - jusqu'à ce que l'insomnie devienne une béatitude.
Votre propre vie - votre propre vie privée, secrète- quelle chose étrange et réelle! Personne ne sait où vous êtes - personne n'a même la moindre idée de ce que vous êtes.

Les Brontë - hier soir, au lit, je lisais les poèmes d'Emily. En voici un:
Je ne sais comment tombe sur moi
Ce soir d'été, silencieux et solitaire, 
mais le vent faible a, tendrement,
Quelque chose d'un ton passé.

Pardonnez-moi d'avoir fui si longtemps
Votre aimable accueil, terre et brise!
Mais le chagrin flétrit même les forts
Et qui donc peut lutter contre le désespoir?

Ce premier vers, pourquoi est-il si émouvant? Et la simplicité exquise de " pardonnez-moi"... Je crois que la beauté de ce poème tient à ce que nous sommes assurés que ce n'est pas une Emily déguisée qui écrit - mais Emily. Si la poésie moderne nous donne une si piètre satisfaction c'est, en partie, parce qu'on n'a pas la certitude qu'elle appartienne vraiment à celui qui l'écrit. 
Quelle fatigue, n'est-ce pas, de ne jamais quitter le bal masqué - jamais- jamais!
(...)"