vendredi 24 janvier 2014

SCIPIO SLATAPER / Années de jeunesse qui vous ouvrez tremblantes...

 "... Et j'aime ces femmes du karst qui serrent entre les dents, contre la bora, la pointe de leur grand foulard, et descendent en groupes à la ville, avec sur la tête la grande cruche étamée tout emplie de lait chaud. Et la rayure blanche de l'aube, et la brûlure douloureuse de l'aurore à travers les brumes de la ville. Ici, tout n'est qu'ordre et travail. A Puntofranco, six heures du matin, le pilote de garde transi, les yeux troublés de fatigue, salue le préposé aux clés qui ouvre les portes de l'entrepôt. Les grands boeufs bruns et noirs tirent lentement des wagons vides jusqu'aux paquebots arrivés la veille au soir; et lorsque les wagons sont en place, à six heures dix, les débardeurs se disséminent à travers les hangars. Ils ont en poche leur pipe et un morceau de pain. Un chef d'équipe monte sur une passerelle de déchargement, et autour de lui s'agglutinent plus de deux cents hommes, leur livret de travail à bout de bras, qui crient pour être embauchés; le chef d'équipe arrache, en choisissant rapidement, autant de livrets qu'il lui est nécessaire, puis il s'éloigne suivi de ceux qu'il vient d'embaucher. Les autres restent silencieux, et se dispersent à nouveau.(...)
Et nos grands paquebots lèvent l'ancre pour Salonique, ou Bombay. Demain, les locomotives tonitruantes ébranleront le pont de fer sur la Moldau, jouant à cache-cache avec l'Elbe jusqu'au coeur de l'Allemagne.
Nous aussi nous obéirons à notre loi. Nous voyagerons, nostalgiques et perplexes, poussés par des souvenirs impatients qui jamais ne seront tout à fait les nôtres. "

Scipio Slataper, Années de jeunesse..., L'arpenteur, Gallimard, 1996.

dimanche 5 janvier 2014

ETEL ADNAN / Au coeur du coeur d'un autre pays


De sa lecture du recueil de W.H.Gass intitulé "In the heart of the heart of the country" qu'elle achète à la librairie City Lights de San Francisco un matin ensoleillé de 1971;  de son retour au Liban, son pays natal, après dix-sept ans passés en Californie, Etel Adnan a forgé un livre de poète, qui rappelle étrangement (ou pas) le mouvement de la vague. Comme elle, en effet, les images, les voix et les couleurs ne cessent obstinément de revenir s'échouer, paragraphe après paragraphe ( c'est la forme nodale sur laquelle se bâtit le texte) et ravivent la mémoire, la creusent, l'altèrent, se jouant de ses mirages semblables à ceux qui par grande chaleur  tremblent sous des yeux ahuris de soleil. 

Mais le souvenir, loin d'être le seul agent à précipiter l'écriture, s'accompagne de la réflexion vivace, incessante d'Etel Adnan, laquelle vit lors de ce retour en tant que journaliste culturelle ( ni peintre ni écrivain) dans un entre-deux que connaissent trop bien tous les exilés...


"On ne revient pas dans son pays d'origine après une  longue absence sans ramener un certain éclat et quelques blessures ", surtout lorsque ce pays est une ville "frénétique et surchauffée, viva(nt) des passions monstrueuses qui la rapproch(ent) de sa fin." Beyrouth dont la réalité est d'une "complexité défiant l'entendement" est le substrat autour duquel s'édifie une "conversation silencieuse" avec le texte-matrice américain... Ainsi "Au coeur du coeur d'un autre pays" s' affirme en livre miroir, où se projettent des images lancinantes qui tournoient, reprises, reflétées -jamais tout à fait semblables, suivant en cela un seul  protocole: la variante, inhérente à l'entre-deux, à la fêlure inaugurée par le filtre d'une vie vécue en partie ailleurs.

Les deux premières séquences de ce livre qui en compte sept (dont la dernière, uniquement constituée d'infinitifs incantatoires et impuissants alors que de nouvelles menées se préparent contre l'Irak) sont un magnifique face à face... Vint-cinq ans après ce séjour à Beyrouth, Etel Adnan reprend un à un les points brodés dans son premier texte. C'est depuis un gouffre d'inquiétude, d'absence et de sagesse qu'elle réécrit chacun de ces éclats.  Des guerres sont passées par là, des affrontements terribles qui ont nourri les outrageantes représentations déversées à flots sur nos écrans.

Reste à égrener: lieu, le temps qu'il fait, ma maison, une personne, fils métalliques, les gens, données vitales, éducation, business ma maison -ce lieu -ce corps...


Parce qu'Etel Adnan écrit des phrases qui me donnent l'envie furieuse de les noter et de les retenir; parce que  pour elle, les maisons réagissent en êtres vivants - ce qu'elles sont, n'est-ce pas?; parce qu'elle habite pleinement ses identités multiples et contradictoires - la complexité n'est donc pas un mot ordurier? - d'américaine, d'arabe ou  de montagne; parce qu'enfin elle aime résider dans les cafés et évoquer ceux qui ont disparu; parce que moi aussi, Etel, " quand je suis heureuse, je vais à la plage ou je rêve d'y aller..." pour tout cela, et plus que je ne l'écrirai ici, votre livre ne me quitte plus.


"La plupart des gens, probablement, meurent de nombreuses fois.. mais pas à chaque fois pour une meilleure vie. Ils portent une auréole, qui est le souvenir visible des zones sombres qu'ils ont pénétrées, la traversée, la reddition.
Je suis toujours à la recherche d'un climat qui me renouvellerait, un paysage tourmenté où les vents m'apporteraient leurs histoires. Londres m'attire comme un lieu pour l'aventure et l'amusement mais lorsque j'y suis je pense aux petites villes de l'Italie, à ses églises illuminées, ses fresques, et tous ses secrets. Ce n'est pas très loin de l'idéal mais ça ne dure pas très longtemps. Je me tourne vers le désert de Syrie pour un pur enchantement mais tombe sur des camions. Une fois j'étais tout près de l'Afghanistan mais je me suis arrêtée à sa frontière occidentale. J'ai pris un avion pour le Machu Pichu et suis partie complètement hors du temps laissant derrière mon âme et ses souvenirs. Un ciel nocturne a suivi. De retour sur Terre j'étais devenue une inconnue. Tapis, lits, fourchettes et couteaux, tout ce que vous pouvez vendre ou échanger est superflu... La grande affaire de la vie c'est de ne pas être où vous vous trouvez. "


Etel Adnan, An coeur du coeur d'un autre pays, Tamyras éditions, traduction Eric Giraud, 2010.










dimanche 8 décembre 2013

ANGELA CARTER / La danse des ombres

"La cicatrice lui traversait tout le visage, et descendait, descendait, depuis le coin de l'oeil gauche, le long du nez, près de la bouche, en travers du menton avant de disparaître sous le col de son chemisier. La cicatrice était rouge et à vif, comme si à la moindre pression elle pouvait se rouvrir et saigner; et la chair portait encore la marque des points de suture qu'on y avait mis. La cicatrice avait plissé la chair tout autour d'elle, comme si une couturière amateur et maladroite avait rapetassé  grossièrement la couture et l'avait renvoyé en lui disant:" Je pense que ça ira comme ça." La cicatrice lui tirait tout le visage de côté et, même de profil, quand la chose hideuse était invisible, il apparaissait horriblement déjeté, la peau et les traits étant détachés des os.
 Un mois plus tôt, c'était une belle fille, une jeune fille blanche et dorée, comme de la lumière de la lune sur des marguerites. Et il regardait sa beauté détruite. Les bruits du café lui résonnaient dans la tête; son sang se mit à battre derrière ses yeux.  Les murs blancs tournèrent autour de lui et il crut qu'il allait s'évanouir. Mais il ne s'évanouit pas.
(...)
"C'est une petite très ardente, elle est chaude", avait dit Honeybuzzard, avant de lui donner un coup de couteau. Tous les clichés lui allaient comme un gant; une flamme de bougie pour des papillons de nuit, un feu qui dévorait ceux qui l'entouraient mais qui ne se consumait jamais. Et maintenant, son visage était tout de travers et pouvait tout d'un coup - si elle prenait une trop grande gorgée de bière, si elle faisait imprudemment un sourire trop large, ou si elle ouvrait trop la bouche pour demander "du pain et du froma-a-a-age"- laisser couler des litres de sang et les noyer tous, et elle avec."

Angela Carter, La danse des ombres, Christian Bourgois, Paris, 1998.

VIRGINIA WOOLF / Lettre à un jeune poète

Paradoxe qu'une lettre de conseils, de partage, de la part d'un auteur qui se défend plus que tout autre de donner des leçons...
Même si ce texte louche par son titre du côté de Rilke, Virginia Woolf est bien loin de proposer une quelconque masterclass. Mieux elle commence par rappeler son statut de "maître ignorant":
"Je déborde d'idées inabouties, peu présentables, échevelées et embarrassantes, à propos de la prose et de la poésie."
Virginia Woolf, c'est un fait attesté par sa correspondance et des passages poignants de son journal ( huit volumes chez Stock!) n'a cessé de douter en profondeur de sa capacité à rendre visible, audible, intelligible, une parcelle de la richesse du monde. Aucun snobisme dans ce qui se donne ainsi comme une anti-leçon, semblable à la plupart de ses essais, habités par une musique - la fluidité d'une pensée mouvante- sensible et séduisante. Aucune posture facile de supériorité intellectuelle non plus, face à un jeune aspirant à la littérature- ne jamais oublier ce qu'il y a d'aristocrate en V.W., qui malgré tout a conscience d'être une voix et une figure du monde des lettres. Ses piques contre des pairs, pour mordantes qu'elle soient, jaillissent plutôt d'inquiétudes viscérales que ravivent des personae perçues comme rivales, Katherine Mansfield, par exemple,  dont elle avait deviné la dimension gemellaire, et qui la jetait dans un trouble irraisonné.
John Lehman, l'interlocuteur avoué auquel Virginia accorde la faveur de quelques réflexions sur le métier de poète, est un jeune collaborateur du couple Woolf, à la Hogarth Press, éditions indépendantes qu'ils ont co-fondée et qu'ils co-dirigent. Entre Lehmann et Leonard, ce n'est pas un secret, le courant passe mal. Quant à Virginia, elle se tient sur les franges de cette relation ambigüe, et entretient par la réserve un statut iconique.
Quand elle répond à ce jeune poète, c'est depuis le lieu duel à partir duquel elle a au fil du temps auto-engendré sa légitimité intellectuelle; le lieu à partir duquel elle s'est extirpé de cette   jeunesse fragilisée par la claustration imposée par son père (l'imposant et victorien Sir Leslie Stephens) qui l'a tenue éloignée de l'université, d'une confrontation au savoir et aux autres producteurs - de discours, de théories et de règles. Confrontation cruciale pour l'élaboration de son propre faisceau de représentations. Et que dire de la fragilité dans laquelle la maintient son mariage avec Leonard Woolf qui s'institue, avec une forme incontestable d'autorité, comme le garant de sa santé mentale... Or cette histoire personnelle de Virginia Stephen, toute marquée par les deuils successifs, précoces, et l'instabilité psychique, le fut tout autant par  la rébellion, depuis l'emménagement des deux soeurs à Bloomsbury jusqu'à son mariage avec Leonard Woolf, intellectuel juif et pauvre. Le courage de Virginia Woolf est l'autre versant de ce lieu d'où elle parle, le courage de ne pas se détourner de ses voix terrifiantes, échos de tourments, traces de délires, et de les accueillir au sein de son écriture jaillissante. 


Dans les propositions de réflexion qu'elle soumet à son interlocuteur, deux questions surgissent, pâles mirages: "mais au fait qu'entend-on par soi-même?"; " comment en sortir? Comment pénétrer dans le monde des autres?"

Ne serait-il pas alors que cette parole bouleversante, une de celles qui peuvent peser de tout leur poids symbolique sur une vie de lecteur, s'irrigue encore et toujours dans la liberté immense de Virginia Woolf, tenue absente du cadre corseté de la parole dominante? Cette  voix audacieuse, tendre et affutée, s'imposant comme celle d'une ensorceleuse...

"Dirigez-vous maintenant vers la fenêtre et respirez devant en laissant simplement votre sens rythmique s'ouvrir et se fermer, s'ouvrir, se fermer, librement et sans crainte: toutes les choses vont se fondre l'une dans l'autre, les taxis vont se mettre à danser avec les jonquilles, et les fragments épars se réuniront pour former un ensemble."



Virginia Woolf, Lettre à un jeune poète, Arléa, collection L'étrangère, Paris, 1996.


mercredi 23 octobre 2013

ELIZABETH BISHOP / Autoportrait




"Mon père est mort, ma mère est devenue folle quand j'avais quatre ou cinq ans. Ma famille: je crois bien qu'ils étaient tous tellement désolés pour cette pauvre enfant qu'ils ont tenté de faire de leur mieux. Et je crois qu'ils y sont parvenus. Je suis partie vivre en Nouvelle Ecosse avec mes grands- parents. Puis je suis allée vivre chez ceux de Worcester, Massachusetts, très peu de temps, et j'ai été terriblement malade. J'avais alors six ou sept ans. Puis je suis partie vivre avec la plus âgée des soeurs de ma mère. Chaque été, je retournais en Nouvelle Ecosse. Quand j'ai eu douze ou treize ans, ma santé était suffisamment bonne pour qu'on m'envoie en camp de vacances à Wellfleet, et puis on m'a envoyée au collège à l'âge de quinze ans ou seize ans. Ma tante m'adorait et était vraiment très gentille avec moi. Elle était mariée et n'avait pas d'enfant. Mais mes rapports avec ma famille - j'ai toujours été une sorte d'invitée, et je crois que j'en ai toujours été consciente."




Photographie: Louise Crane & E.Bishop.
Extrait de l'interview d'Elizabeth Bishop, Paris Review, 1978.

dimanche 13 octobre 2013

ANNIE DILLARD / Mirages

"Tout l'été, des mirages apparaissent au-dessus de l'anse du Puget. Ils apparaissent et s'évanouissent. Pendant tout le temps que dure leur apparition, ils déchiquettent les îles et les eaux, les lacèrent, et nous rendent esclaves de nos sens. Tout se passe comme si l'été lui-même était un mirage, un rêve passif de plaisir, un leurre. En hiver, les plages sont vides; les mouettes languissent; le ciel, refroidi, sous le couvercle des nuages, est constitué d'une matière raisonnable. On allume tôt les lampes; on bloque les portes. On vit en esprit. Partout l'eau est vide; seuls les pétroliers continuent à passer; les sourdes vibrations de leurs moteurs Diesel et leur sillage puissant ne s'ajoutent au gémissement du vent que pour un court instant d'ébranlement supplémentaire; puis ils disparaissent.
Il n'y a personne dans les parages. Bien que notre bungalow soit directement sur la plage et que la vue s'étende sur plusieurs miles de côte, l'hiver, nous n'apercevons qu'une seule lumière humaine. Au crépuscule, quelqu'un, au Canada, allume une lampe; elle brûle près du rivage de Saturna, une île canadienne située de l'autre côté du détroit de Haro, à sept miles nautiques de chez nous.
 (...)
L'hiver, il n'y a personne, il n'y a rien.

Annie Dillard, extraits de Mirages, pages 172-178, in " Apprendre à parler à une pierre", C.Bourgois, 1992. Traduction:Béatrice Durand.



samedi 12 octobre 2013

ANNIE DILLARD / Apprendre à parler à une pierre


Relire... Relire un livre a toujours quelque chose de mystérieux, de troublant. A la rencontre avec un texte, des sons, des images se superposent les sensations, les lieux, les postures de la première fois qu'on avait eu tout cet univers entre les mains. Puis, tapi un peu en arrière, il y a le motif de ces retrouvailles, le pourquoi de ce désir de revenir à un texte.

Pour moi, depuis quelques semaines, un possible changement de vie  m'entraîne vers les eaux puissantes d'écrivains du dehors, loin des mondes construits, abris privilégiés des signes hideux d'une urbanité dont il m'arrive de plus en plus souvent de me lasser. J'ai regroupé quelques volumes épars dans la bibliothèque, forte de la certitude que je pourrais y confronter mes désirs et mes peurs à des expériences ou des fantasmagories, autant de chambres d'écho.

Annie Dillard, j'en ai déjà parlé, rapidement. Curieusement je ne parviens pas à remettre la main sur mon livre préféré, "Pélerinage à Tinter Creek", je l'ai donc racheté... persuadée que ce geste me garantirait de retrouver ma belle édition - en pure perte! Je me suis tournée alors vers ce recueil moins aimé, lu trop vite - à contresens de ce qu'exige cet auteur. J'ai reconnu dès les premières lignes du texte liminaire cette impression d'adéquation que l'on a toujours lorsqu'on lit un livre "at the right time". Cette voix-là allait droit à moi, me concernait entièrement dans le même temps que je déroulais son fil.

"J'aimerais vivre comme je le dois, de même que la fouine vit comme elle le doit.(...)Nous le pourrions, vous savez. Nous pouvons vivre comme nous le voulons.(...) Je pense qu'il serait bon, juste, obéissant et pur d'attraper au vol la nécessité qui nous est propre et de ne pas la laisser échapper, de nous laisser ballotter partout où elle nous entraîne."


En contrepoint de récits, toujours réflexifs, sur l'immensité de ce qui nous entoure et nous contient, d'autres textes creusent le sillon de l'infiniment petit, concentrés, resserrés autour d'un phénomène, d'une parcelle parcourue de long en large... Savoir n'est pas voir; mais scruter les vibrations infimes de la nature est un acte d'amour, incontestablement.

Les textes réunis ici, je pourrais tous les citer, depuis Eclipse totale - un mur d'ombre s'abat en Février 1979 sur l'état de Washington,rejouant l'Apocalypse, comme une mort annoncée- Un champ de silence - une matinée d'été dans une ferme isolée, le silence "de la matière prise sur le fait" étreint la narratrice- ou Lentilles - l'observation au prisme d'une paire de jumelles d'un couple de cygnes se transforme en une peinture abstraite, en traits de lumière... 
Bien sûr j'ai adoré "Une expédition au Pôle": récit méditatif d'une série d'expéditions défaillantes dans le Grand Nord, hommage poétique et poignant à ce travers humain, l'ardent et naïf désir de connaître. Les espaces polaires (païens dans leur démesure et semblables dans leurs contours flottants aux dernières peintures de Whistler), qualifiés de "belles au bois dormant", seront fatals à Franklin, Parry, Amundsen, Nansen, Greely, Falcon Scott... autant de noms, de corps pour joncher la route des grandes découvertes de l'homme occidental.

J'ai retenu "Mirages", pour la seule raison qu' il me semble contenir tous les autres... Alors si vous avez envie de solitude, d'espace et de magie...


Annie Dillard, Apprendre à parler à une pierre, Christian Bourgois, 1992.  

vendredi 27 septembre 2013

LAURA KASISCHKE / Esprit d'hiver.


Encore une fois je reste perplexe après la lecture pénible du dernier Laura Kasischke.  Difficile de démêler ce qui séduit dans l'oeuvre en cours, régulière comme un métronome, de cette américaine... Troublantes, ses histoires de revenants, de corporéités maladives, d'adolescents dangereusement opaques interrogent les revers, les plis d'une mythologie américaine ramenée à la peau de chagrin du quotidien de la ménagère middle-class dans une suburb chic et "clean". 

Obsédée par les limbes, cet entre-deux d'avant l'effacement des êtres et d'après le drame, Laura Kasischke joue le sur-enfermement comme d'autres le surcadrage: blizzard, espace confiné de la cuisine / coeur du foyer, barrière mitoyenne du jardin. Là, à l'étroit, elle ronge son os... et désarticule à s'en donner le tournis une relation osmotique entre une mère et sa fille. 
Car le personnage principal, , dont on saisit vite que sa perception, ses mots doivent être absolument mis en doute, invalidés, c'est la mère. Le statut qui pose littéralement problème, parce que mal incarné, mal approprié, c'est le sien. La mère de ce roman n'a de cesse de monter des murs autour de sa fille, allant jusqu'à poser un verrou à la porte de sa chambre pour la défendre de possibles intrusions ( il s'agit en fait d'éviter que ne se rejoue une scène primitive, celle de la dernière visite à l'orphelinat où la fillette avait été adoptée). Evidemment cette fille mise à l'abri de tout s'avère n'être qu'un mirage fantasmé. Le seul risque qu'encourt Tatiana (la fille) c'est qu'elle n'est pas Tatiana. Son identité autre ( la fillette adoptée n'est pas celle qui avait été désirée) totalement refoulée par sa mère adoptive, est la clef qui aurait permis d'éviter sa mort accidentelle.

Le roman sonne alors comme l'étude clinique d'un "dérèglement" maternel, dévoilant au passage la dimension catastrophique du déni - pour poursuivre son roman familial, la mère évite soigneusement tout examen médical susceptible de rétablir la vérité sur Tatiana, éludant toute confrontation au réel qui aurait le visage atroce d'une vérité entrevue à l'orphelinat -le fameux "secret derrière la porte".

  Mais au-delà de ce qui ressemble à une virtuosité, quelque chose résiste, qui peut susciter le malaise. Peut-être que, tapie sous ces éléments fictionnels, la question du même et du différent est envisagée sous des angles problématiques par Laura Kasiscke.  Trop de blancheur, certainement, pour qui n'ignore pas le bel essai de Toni Morrison, "Playing in the Dark", trop de masochisme féminin, trop de nervosité hystérique et une paranoïa, qui, pour se retourner diaboliquement contre celles qui la mettent en oeuvre, n'en demeure pas moins le territoire fantasmatique préféré, idéal, de l'auteur - efficace, au risque de lasser. L'autre, c'est ce qui surgit dès lors que le même se dérobe. L'autre est quelque part en dessous du même. On ne sait quand il frappe, probablement dans un endroit sûr, entendez familier, et le Mal circule paré  des atours les plus ordinaires. On a déjà entendu ça quelque part...



Laura Kasiscke, Esprit d'hiver, Christian Bourgois, 2013.
Photographies: Alec Soth.