vendredi 20 février 2015

KLAUS MANN / La danse pieuse - extrait


Telle avait été sa jeunesse, la jeunesse qui avait commencé dans le bruit de l'insurrection: bigarrée et désordonnée, souillée et impure, innocente pourtant parce qu'elle aspirait sans cesse à la pureté, la clarté, la lumière. Balançant d'une orientation vers une autre ou bien soudain livrée à toutes dans le chaos, amusante et douloureuse en même temps. C'est ainsi qu'elle avait été, puérile dans sa quête désemparée d'une direction à emprunter-

(...)
Certes, on avait été souvent d'humeur à plaisanter, on avait été étrangement drôle, comme si, ici-bas, il ne s'était jamais rien passé auparavant, comme si l'on avait supposé qu'il ne se passerait jamais rien d'essentiel non plus après- on plaisantait d'une manière radicale et démesurée qui reniait pour ainsi tout sérieux, qui tordait et défigurait le choses les plus dignes, qui jouait à la balle avec les choses les plus graves. On s'abandonnait cependant plus souvent à une tristesse, à une pesante absence d'espoir contre lesquelles il n'y avait plus de possibilité de défense et qui ne signifiaient plus rien, qui n'offraient plus rien que la certitude que tout était passé et que désormais rien ne pouvait plus servir à rien et que la fin était là et que toute cette problématique génération de l'après-guerre n'était née, n'avait été conçue par Dieu que pour servir de cadre au gouffre béant de cette chute - ornement inutile d'une grande ruine, une génération qui n'était plus destinée à vivre."


Klaus Mann, la danse pieuse, Grasset, Paris, 1993.

Photographie ici

jeudi 29 janvier 2015

NED KELLY / La lettre de Jerilderie ( extrait)



http://resources1.news.com.au/images/2013/10/24/1226745/984965-069dd3ea-3c4a-11e3-9bcd-10262b6f8853.jpg
 
"... car cet argent ne sert qu'à aider la police à fournir des faux témoignages et à donner des coups de matraque sur les hommes pour voler des chevaux et emprisonner des innocents il vaudrait bien mieux pour eux qu'ils rassemblent une somme pour la donner aux pauvres de leur district et il n'y a pas besoin de craindre que quiconque vole leurs biens parce que personne ne pourrait voler leurs chevaux sans que les pauvres le sachent si quelqu'un était vicieux au point de voler leurs biens les pauvres se soulèveraient comme un seul homme et le retrouveraient où qu'il soit sur la terre un homme riche aura toujours avantage à se montrer libéral avec les pauvres et à se faire le moins d'ennemis possible comme il s'en apercevra si les pauvres sont de son côté il n'y perdra pas au change. S'ils dépendent des policiers ils seront poussés à la destruction." Ned Kelly, Lettre de Jerilderie, 1879; L'escampette éditions, Paris, 2012. 



 

samedi 3 janvier 2015

INGEBORG BACHMANN / Journal de guerre suivi de Lettres à Ingeborg B. par Jack Hamesh


"Non, avec les adultes, on ne peut vraiment plus parler." 



Sylvia Plath?... A l'ombre du père - Daddy- et ses incarnations politiques, Ingeborg Bachmann comme sa consoeur américaine, a forgé sa langue, son devenir poétique à partir  du champ aride de la  défaite, d' atrocités et de silences impossibles à crever. Ingeborg l'autrichienne... J'ai découvert ses fictions il y a maintenant dix-huit ans - Franza, Malina, Trois sentiers vers le lac... C'est à peu de choses près l'âge qui est le sien dans les minces feuillets de son Journal de guerre

Elle se retrouve alors littéralement confrontée à une identité périlleuse et fragile. Belle jeune fille, elle surgit dans l'office de soldats étrangers, vainqueurs, pour une sollicitation dont dépend son avenir. Au cours d'un bref échange, Bachmann éprouve que sa parole est pour ainsi dire troublée, comme une eau peut l'être,  entachée par l'adhésion des siens ( les oncles, le père) au nazisme; son corps la lâche. Elle rougit irrésistiblement, comme sous l'emprise d'une honte informulée qui la déborde. Une honte au delà d'elle-même et qui  remonte désormais sous chaque mot, sous chaque pensée. La vérité (Son inscription aux FBD se justifiait uniquement par la nécessité pour elle d'échapper au service obligatoire) ne peut être dite publiquement. Plus exactement, elle ne peut être entendue. Les rares pages de son journal l'inscrivent dans une intimité honorable, seule possible. Les mots nus de l'expérience n'ont plus aucun intérêt et se noient, vains, dans le flux des discours mensongers du sauve-qui-peut général. 


Du coup Ingeborg tremble, elle s'empourpre sans raison, elle vacille- pas pour longtemps. Dans les quelques pages du "Journal de guerre", après l'évocation d'un quotidien oppressant, rétréci par les dangers conjoints des bombardements alliés et de la domination idéologique nazie,  la rencontre avec un jeune soldat juif, germanophone, éclipse et renverse tout le reste.  


La mise en présence de ces deux-là appartient au hasard, improbable miracle, dans sa modestie même. D'un moment où tout a le goût du désespoir surgit une relation.  Estime,  affection, liberté d'expression sont les trésors que Jack et Ingeborg partagent - vite, car l'urgence de vivre, de penser, ils l'éprouvent douloureusement, dans leur chair. 
Lui est un déraciné, orphelin échappé de Vienne par les filières évoquées par Sebald dans Austerlitz; il tombe amoureux instantanément de cette jeune fille formée à la culture de "l'ancien monde", qui préfère risquer sa vie à lire Rilke à découvert dans son jardin plutôt que peut-être s'asphyxier dans une cave à vouloir échapper aux bombardements. 
Elle veut étudier la philosophie; il l'y encourage. Elle veut connaître Vienne, la capitale, et le monde. Lui doit y renoncer, forcé de se réinventer ailleurs - ce sera un autre pays, une autre langue. Ce dialogue, cette parole libérée, entre deux êtres désireux de vivre et de saisir quelque chose du monde qui s'est effondré et de celui qui se reconstruit, est ce qui leur permet l'un l'autre d'adoucir le présent obscurci par les échos des villes fumantes et des charniers découverts.


Sous chaque page, sous chaque parole échangée ( Nous n'avons pas les réponses d'Ingeborg Bachmann aux lettres de Jack), la solitude, le néant, le déracinement.  Et il ne s'agit pas ici d'une métaphore... Jack est le seul survivant de sa famille. La Palestine et le Sionisme s'offrent à lui et à des millions de Juifs rescapés comme un territoire de reconstruction, mais son départ loin de son pays natal et d'Ingeborg  est  un autre déchirement intime. Un de plus. 



J.H, dont l'identité exacte a été récemment déterminée ( voir les passionnants textes annexes de la traductrice F.Rétif et de H.Holler dans le recueil) s'était rêvé étudiant.  Le monde d'après l'a contraint au déplacement, à l'abandon de la plupart de ses désirs. Touchantes, troublantes, ses pensées, sa trajectoire sont à lire maintenant et ici où notre contemporanéité rejoint ce temps des déplacés, des réfugiés, des meurtris de toutes sortes...   


Non, avec les adultes, on ne peut vraiment plus parler... 

Ingeborg Bachmann, Journal de guerre suivi des Lettres à I.B. par Jack Hamesh, Actes Sud, 2011.

dimanche 28 décembre 2014

DINO CAMPANA / La journée d'un neurasthénique ( extrait)

"(Au café) La Russe est passée. La plaie de ses lèvres brûlait dans son visage pâle. Elle est venue et elle est passée portant la fleur et la plaie de ses lèvres. D'un pas élégant, trop simple trop conscient elle est passée. La neige continue de tomber et fond indifférente dans la boue de la rue. La petite couturière et l'avocat rient et bavardent. Les cochers emmitouflés sortent la tête de leurs cols comme des bêtes stupéfaites. Tout m'est indifférent. Aujourd'hui ressort tout le gris monotone et sale de la ville. Tout fond comme la neige dans ce bourbier: et je sens qu'est douce cette dissolution de tout ce qui nous a fait souffrir. 
D'autant plus douce que bientôt la neige s'étendra inéluctablement en un linceul blanc et alors nous pourrons reposer dans des rêves plus blancs encore.
Il y a un miroir devant moi et l'horloge bat: la lumière m'arrive des portiques à travers les rideaux de la vitre. Je prends la plume: j'écris: quoi, je ne sais pas: j'ai du sang sur les doigts: j'écris: " dans la pénombre l'amante s'agrippe au visage de l'amant pour écorcher son rêve...etc." "


Dino Campana, La journée d'un neurasthénique, Harpo&, 2012.

Photographie: Asja Lacis

jeudi 25 décembre 2014

VICKI BAUM / Grand Hôtel

"... Otterrnschlag prit les journaux et les cigarettes que le boy lui avait choisis. Il paya, mit la monnaie  sur la petite table et non dans la main du chasseur. Il maintenait toujours une certaine distance entre lui et les autres- mais sans qu'il s'en rendît compte. La moitié de bouche qui lui restait intacte esquissa même un vague sourire quand il déplia les journaux et commença de lire; il en attendait quelque chose qui ne viendrait point, pas plus que ne viendrait pour lui ni lettre, ni télégramme, ni message. Il était affreusement seul, vide et retranché de la vie. Il arrivait qu'il se l'avouât tout haut. "Affreux!" se disait-il parfois, arrêtant de marcher sur le tapis rouge framboise et subitement effrayé par cette solitude. "C'est affreux. Pas de vie. Aucune vie. Où donc se cache-t-elle? Il n'y a rien. Il ne se passe rien. Quel ennui! Tout est vieux... mort... c'est affreux." Autour de lui, tout n'était que mirage. Ce qu'il touchait s'évanouissait en poussière. Le monde n'était que matière friable, insaisissable, inconsistante. On tombait de néant en néant; on ne portait que ténèbres au fond de soi."

Trois cents pages pour dire "l'agitation bruyante du siècle", le ballet épuisant des destins catastrophiques d'hommes et de femmes brisés par avance, hoquetant des vies vouées à l'échec, à la trahison. Vicki Baum a écrit là le roman des chambres, des coulisses feutrées d'un palace sis au coeur du Berlin des années de crise, le roman des amours croisées, vénales ou naïves, poignantes et toujours ratées. Tourbillonnant sur fond de jazz ou de danse de salon, de suites présidentielles en chambres minables encaissées au fond d'un corridor, de mystérieux clients, habitués ou inconnus, affluent de part et d'autre de la porte à tambour. Tout près, trop près d'eux chasseurs, femmes de chambre, détective du Grand Hôtel les enveloppent d'une attention à double tranchant. Chacun recèle un secret, un fâcheux non-dit, une autre vie... Chacun lutte férocement  , contre lui-même bien souvent, et court à sa perte, de façon attendue et sinistre, n'était la fascination qui se dégage de cette danse macabre, dont l'expressionnisme n'a pas échappé à E.Goulding: Garbo et Crawford tiennent les rôles principaux de l'adaptation cinématographique, excusez du peu... 

Vicki Baum, Grand hôtel, Phébus, 1997 (traduction) ; première édition 1929.

lundi 10 novembre 2014

D.H.LAWRENCE / Mr. Noon

EXTRAIT / 

"- Un instant! dit-elle.
Elle se dirigea vers le portail, introduisit son doigt dans un trou. Un loquet cliqueta et elle ouvrit une sorte de petit guichet que l'on ne fermait pas à cause des boulangers;
- Venez, dit-elle.
Elle s'enfonça dans l'obscurité. Il la suivit entre les deux magasins, là où les fourgons déchargeaient. Au-delà de l'obscurité pluvieuse, les brillantes lumières d'une petite bâtisse située à proximité de la cour révélaient, dans le désordre de la place, les fantômes de vieilles caisses et de cageots. Il faisait très noir dans le passage.
Emmie le conduisit à l'autre bout, puis elle monta sur une marche dans un renfoncement du porche. 
- Montez, dit-elle en le tirant par le bras.
Il s'exécuta et ils se serrèrent dans le renfoncement pour se bécoter. 
Alors qu'elle fourrait son bonnet de velours dans sa poche, il réalisa qu'il y avait d'autres couples dans l'entrée; il perçut des petits bruits étouffés, puis des taches blanches, des taches plus sombres dans les recoins et les renfoncements. Ils n'étaient pas seuls. Ils avaient heureusement trouvé un coin vide.Il aimait les autres présences invisibles et leurs légers bruits troublants.(...)
Emmie, dans son imperméable mouillé, se blottit entre ses bras. Il était réputé comme bécoteur et elle comme fille facile. (...) Tous les deux ayant en quelque sorte leur réputation à soutenir, ils étaient un peu excités."

David Herbert Lawrence, Mr Noon, Presse Pocket, 1986.
Photographie: Stephen Gill.





lundi 3 novembre 2014

JOSEPH ROTH / Notre assassin ( Beichte eines Mörders)


C'est un petit livre, un de ceux qui se dévorent / dévalent en une nuit. D'ailleurs pour bien faire, celle-ci serait plutôt hivernale, éclairée par la lueur d'une lune sale, réverbérée par quelques plaques de neige durcie. Alors on pourrait éprouver comme un continuum avec ces pages sèches, implacables dissectrices d'un coeur humain en proie au malheur de se perdre, alors qu'il ne cesse de revendiquer une existence auprès de ceux qui le rejettent.

Notre assassin est le récit-confession d'un espion russe échoué à Paris et que  minent la conscience démente de son statut de bâtard, une haine incurable à l'égard de son demi-frère, le fils légitime, et une détestation de soi qui culmine lorsqu'il se rend coupable de la déportation d'une jeune révolutionnaire, dont l'intégrité est le pendant parfait de sa trahison. Dans sa forme, Notre assassin évoque aussi bien Stevenson que Boulgakov. La voix récitante y est celle d'un homme partagé entre deux identités, deux noms, un homme dans les limbes en quelque sorte,  comme surgi du silence de la salle déserte du Tari-Bari, le restaurant russe où se retrouvent, tard le soir, quelques exilés. Voix qui s'évanouit à la fin  du roman, tandis que, par un tour de passe-passe, le diable, sous les traits maléfiques d'un hongrois boiteux, surgit à l'improviste - ou presque. 

Que ce récit d'une créature de l'ombre, pitoyable ( croyant assassiner sa maîtresse et l'amant de celle-ci, il ne parvient qu'à les blesser et à s'enchaîner à une faute primordiale, qui ne le laisse pas en paix) se situe au coeur des années sombres qui encerclent la Grande guerre ne surprend pas. Joseph Roth, en 1936 est dans un état de délabrement avancé, ce qui explique peut-être qu'il moud serré, dans ce roman mal connu, mal aimé, les grains étranges de la haine de soi, de l'illégitimité, de l'imposture- privées, politiques , systémiques.  Des grains semés par une certaine forme de modernité, concernée structurellement par la terreur et la catastrophe, génératrice d'"une histoire de désolation" dont Roth fut lui-même l'une des victimes.

Extrait /

"Il nous paraissait se taire doublement. Quand un narrateur s'interrompt sans porter à ses lèvres la consommation qu'il a devant lui, il suscite chez ses auditeurs un étrange embarras. Nous nous sentions tous gênés. Nous avions honte de la regarder dans les yeux. Nous fixions sur notre boisson des regards presque stupides.
(...) Nous étions livrés pieds et poings au silence mortel. De 
longues éternités semblaient s'être écoulées depuis que G. avait commencé de parler. Des éternités, dis-je, et non des heures. Tous, nous regardions à la dérobée la pendule arrêtée du restaurant et il nous semblait que le temps était aboli. Sur la blancheur du cadran, les aiguilles ne se contentaient pas d'être noires, elles répandaient une tristesse véritable, une tristesse noire comme l'éternité. Les aiguilles s'arrêtaient dans une immobilité sournoise. Elles n'étaient pas immobiles à cause de l'arrêt des rouages, mais par une espèce de méchanceté et comme pour nous montrer que la suite du récit que G. s'apprêtait à reprendre serait une histoire de désolation. L'éternelle histoire qui n'est tributaire ni du temps, ni du lieu, ni de la nuit, ni du jour. Puisque le temps s'était suspendu, le lieu où nous nous trouvions s'affranchissait lui aussi de toutes les lois de l'espace. Nous n'étions plus sur la terre ferme, mais sur les eaux sans cesse oscillantes de l'océan éternel. Nous étions sur un navire. Et nous voguions sur la nuit."

Joseph Roth, Notre assassin, Christian Bourgois, 1994, Paris. Nouvelle traduction et édition chez Rivages Poche, 2014.

vendredi 17 octobre 2014

MARGUERITE BURNAT-PROVINS / Art et Hallucination


Extrait/ 



"Le nom est toujours entendu dans l'oreille droite, au moment où la figure passe. Il est souvent accompagné de la qualité, d'une indication quelconque de circonstance.
Il y a de fréquentes interruptions. Durant des mois, je ne vois rien et n'y pense plus. Je n'appelle jamais ces personnages. Quand je dois en revoir, je suis prise d'une inquiétude spéciale, je sens de l'air sur mon visage et comme une main qui me serre la nuque, alors le cortège reprend. J'ai vu passer, pendant plus d'une heure, une chose ravissante, impossible à saisir. C'était un défilé de petits personnages à cheval, je voyais les chevaux seulement au-dessous du poitrail, ils allaient assez lentement, par rangs de plusieurs, se touchant, harnachements et costumes magnifiques, c'était superbe. J'entendais les pas des chevaux. C'est la seule fois où une vision a duré si longtemps. J'étais au lit, très tranquille.
Pour les têtes, une seule est demeurée en suspens plus de dix minutes. (...)
A part ces deux cas, c'est la rapidité foudroyante. Souvent, le soir, quand je suis couchée, dans l'obscurité, je vois des bouches de femmes, par milliers, tellement vivantes et colorées, qui sourient, qui rient, qui parlent, tout remue; c'est comme de grandes grappes vivantes."


Marguerite Burnat-Provins, in Art et hallucination, de Georges de Morsier, A la Baconnière éditions, Neuchatel, 1969.