samedi 17 octobre 2015

JOYCE JOHNSON / In the night café (Le café de la nuit)


Immobilisée pendant de longs jours j'ai mis à sac une pile de livres vaguement feuilletés, parmi lesquels trois récits, fort différents dans leur origine, leur trame ou leur univers sont entrés en résonance du fait de cette lecture rapprochée et, peut-être, des circonstances de leur découverte.
Deux d'entre eux sont portés par des voix masculines, des structures puissantes, maîtrisées, y compris dans les tremblements de la fiction: vieillesse, deuil, culpabilité se mêlent aux souvenirs d'une rencontre amoureuse au pays de Karen Blixen dans le Wallace Stegner," Vue cavalière" (chez Phoebus) et ce sont les propres journaux du protagoniste lus quotidiennement, vespéralement, à son épouse, qui permettent au couple d'affronter la mort imminente d'un de leurs amis dans le même temps qu'ils font retour sur un fragment de leur passé - un voyage au Danemark conçu pour tenir à distance la mort accidentelle de leur fils tout en revenant sur le territoire originel de la mère du narrateur. 
Au cours de ce déplacement, ils rencontrent une femme étrange, solitaire, fille d'aristocrates apparentés à Isaac Dinesen (qui fait une apparition inoubliable) et théoriciens -mais-pas-que eugénistes, dont la condition d'épouse d'un collaborateur notoire aurait permis la mise au ban. La double lecture, la nôtre et celle du protagoniste, devient le processus ritualisé et opérant, magique, qui rétablit les évènements du passé personnel dans une forme apte à soulager chacun du poids du non-dit, du secret amoureux et de la perte. 

L'autre opus est un roman de Leonardo Padura, au titre extrait d'un boléro oublié, "Brumes dans le passé"( chez Métaillié), chanté de la voix vénéneuse d'une beauté disparue. Toute une Havane trouble, luxueuse riviera aux nuits sans sommeil peuplées de riches américains, de trafiquants, politiques et gangsters de tout poil resurgit à l'occasion de la découverte hasardeuse d'une bibliothèque perdue. Au sein de milliers de volumes intouchés, époussetés depuis quarante ans sans que jamais leur ordonnancement ne soit entamé ( promesse faite au propriétaire exilé puis défunt) et celant d'inestimables trésors pour bibliophiles, un secret irrésistible, celui de la mort de Dolores del Rio. Il sera élucidé à coups de crimes crapuleux, aux accents mélancoliques d'un vieux boléro oublié ( la tristesse de ces chansons populaires, de ces voix habitées par ce qu'elles racontent ) et en parcourant secrètement ( ici c'est le lecteur qui a un peu d'avance sur l'enquêteur, lequel ne sera mis au fait qu'en dernier ressort) une liasse de lettres d'amour, désespérées.

Pourtant, malgré la virtuosité, l'intelligence et le caractère achevé de ces deux livres, ma préférence va au roman oublié de Joyce Johnson.

Une femme, jeune, pas vraiment assurée. Diffractés tout au long du récit, sans respecter tout à fait la chronologie, des morceaux de sa vie aux côtés d'un jeune peintre, Tom Murphy. Leur histoire (se) tient dans le New-York des années soixante, bien connu de Joyce Johnson qui reprend dans ce roman des motifs déjà présents dans "Personnages secondaires", son beau récit autobiographique sur la déflagration qu'avait constitué sa rencontre avec les membres de la Beat Generation. Réminiscences d'une description du café où les personnages se retrouvent après une soirée branchée, du portrait initial de l'épouse dure et vindicative de Tom, une prénommée Caroline (Cassady?), celle aussi du refus répété, profond de participer à la logique aliénante du travail salarié, ou du goût impérieux de l'errance, comme une fuite en avant... Sans omettre la dédicace adressée à Hettie Jones.

Trois romans qui ont en commun une attention extrême portée à la voix narrative. Cependant dans les deux premiers, la fiction déconstruit, mine des personnages constitués comme des figures masculines fortes, reconnues socialement, "assises", tandis que chez Johnson, la faille est inaugurale et le mouvement, inverse.
A l'opposé des deux héros solides confrontés malgré eux à des fractures intimes, des faiblesses que la trame romanesque expose, extirpe et les oblige à intégrer à leur expérience, Joanna, l'héroïne du "Café de la nuit" est d'emblée dans l'hésitation, le silence, et la soumission à un vague sentiment d'existence. Un ectoplasme, mis en forme, accéléré par sa rencontre amoureuse avec Tom et la découverte de sa peinture, apparentée au mouvement expressionniste abstrait.
En affirmant la fragilité, la fêlure ( entendre failure pas très loin...) comme une différence positive, pleine d'espérance, Johnson engage des êtres "entiers" dans des voies - révolte, refus de plier à la suprématie de l'argent- qui auront raison d'eux, et en partie, de nous, puisqu'elles semblent désormais circonscrites au territoire fictionnel.
Piégé depuis sa naissance, le personnage de Tom Murphy est l'avant-dernier avatar de trois générations nommées à l'identique, comme prédestinées à la même misère affective et sociale. Tôt mal-aimé de sa mère, abandonné à lui-même, il ne surmontera jamais la séparation d'avec son propre fils, imposée par sa femme et la famille de celle-ci - le père, potentat de Miami est une figure sadique digne d'une mauvaise série US, "un homme qui avait toujours obtenu ce qu'il voulait"
Joanna, elle, tente de s'émanciper de l'influence d'une mère pathétique qui l'a vouée au spectacle depuis son enfance, en la traînant à toutes sortes d'auditions susceptibles de s'accorder avec son âge ou son physique, à l'ombre d'un père fuyant, écrasé par un quotidien médiocre de photographe de mariages quand il se rêvait photographe tout court.

"Dans un sens, maman avait entièrement raison- sans elle le théâtre n'avait plus l'air de trop bien marcher pour moi. Cela tenait à ce que j'avais appris le jour où elle m'avait trouvé dansant si merveilleusement au son de la radio dans le salon: il fallait se changer en quelque chose de spécial, quelque chose de plus. Personne ne pouvait aimer ce que vous étiez en réalité. Je faisais encore la tournée des bureaux des producteurs, mais maman avait été le public pour lequel j'avais joué.
Je me revois encore, tournant, tournant, sur son tapis d'Orient rouge, ne sentant plus rien, rien que la musique qui se déversait en moi. Et puis tout d'un coup quelqu'un vous regarde et le fait d'être regardé change tout." 

A coups de retours en arrière, puis de revirements sur des moments incandescents de sa relation amoureuse avec Tom, Joanna esquisse de manière très émouvante, parce qu'elle sonne juste, la figure hésitante de qui se tient au bord de ce monde rongé par le conformisme et l'ennui sans se leurrer sur les promesses d'un milieu artistique gangrené par la ronde de l'argent, des agents, du "marché"... Elle incarne aussi la "puissance de la douceur", une façon passive d'inflexibilité, qui accède à une libération personnelle après un long parcours ( dix-huit ans) et une réappropriation - elle devient une photographe reconnue. 
A l'image d'un de leurs compagnons de route qui prend le large sur un bateau qu'il a construit lui-même, sans vraiment l'achever et qui finit sur les berges de l'Hudson, pas très loin, mais comme nimbé d'une aura particulière, les deux personnages tentent de se frayer un chemin maladroit dans un espace géographique et mental si surligné, si rétréci que les tentatives qu'ils feront pour se plier aux mots d'ordre du temps ne peuvent qu'échouer - " Les portés disparus ne meurent pas. Le temps gèle autour d'eux. Ils restent aussi jeunes, aussi inachevés que lorsqu'ils s'en sont allés."


Joyce Johnson, Le café de la nuit, traduit par Benjamin Legrand, Sylvie Messinger éditeur, Paris, 1989.




mercredi 7 octobre 2015

JEAN ECHENOZ / Un an


 L'art de la fugue ou comment entrer dans un récit lapidaire et troué qui narre, dans une écriture à la pointe sèche, une cavale haletante et déprimée.

Une jeune femme s'affole un matin en découvrant le corps sans vie, apparemment, de son amant, dans son lit - elle se précipite hors de chez elle, hors de sa ville pour s'enfuir sur un coup de tête, prise de panique - le mort s'avère bientôt aussi vivant que vous et moi et elle -  un autre homme, silhouette mystérieusement familière surgit à intervalles réguliers et cet homme s'avère le seul mort de l'histoire...

Tout cela, ce tourbillon d'invraisemblances, de surimpressions parasites, forme comme une traîne de fils romancés jamais vraiment dévidés et tels une traîne derrière une comète ou une mariée de Duchamp ouatent la cavale de Victoire, au prénom dérisoire, d'une irréalité acceptable, parce que constituant le coeur du coeur de la fiction, donnée à lire comme telle. 

Un an c'est court... Et c'est ici le temps pris par une jeune femme pour se déprendre d'un réel qu'il est hors de question d'attaquer pour y entendre raison (aucune enquête policière à l'horizon du texte), un réel impitoyablement soumis à l'économie  si l'on considère son basculement dans le hors-monde des "sans" domicile ni protection ni travail. Un an pour (s') abandonner.  Un temps mort - entendre un temps hors les murs de soutènement de la vie ordinaire, un temps également privé de parole(s), au mutisme glaçant pendant quelques quatre-vingt pages. Pourquoi une ombre parlerait-elle?

En une année, Victoire va dépenser - l'argent passe de mains en mains en liasses cinématographiquement bruissantes pendant une bonne partie du récit, accompagnant sa dégringolade - et elle va se dépenser, comme soumise à un lent processus de désintégration. Elle s'émousse d'un abri à un autre ( location, chambres d'hôtel, installations de fortune), faisant la route,  arpentant les kilomètres et paradoxalement, prend corps.

D'un côté, une mobilité, une "fluidité"  mesurable à  la quantité des transports auxquels Victoire soumet son corps ainsi qu'à la variété des moyens empruntés pour se mouvoir - trains,voiture, bicyclette, pied, voiture à nouveau en stop, trains. De l'autre, l'étroitesse du territoire parcouru.  On pourrait parler d'une micro-errance, tant ce qui est quadrillé sans répit,  zébré par ses va-et-viens désordonnés, désigne davantage la jeune femme comme une arête, une épine résistante avant qu'elle ne se fasse littéralement souffler par l'irruption de la police et un retour inopiné au point de départ.

Bien qu'il ne soit pas utile de le savoir avant de le lire, Un an forme un diptyque avec le roman suivant, Je m'en vais, enroulé lui aussi autour de la thyrse d'un départ, de disparitions multiples et d'un retour. Il y est  question, encore, de Victoire, du marchand d'art que l'on croyait mort, d'une imposture, et à l'exception d'une échappée dans les blancheurs polaires, les géographies des deux textes se répondent :  paysage baigné de pluie d'un Sud-Ouest peu accort où les uns et les autres errent  de côtes atlantiques en hôtels de province, pour finir dans de sinistres halls de gare...  

Entrevue dans un baillement de cette nouvelle fiction plutôt consacrée au marchand d'art, le fameux "corps mort", l'héroïne de Un an glisse ainsi d'un bord à l'autre de ces histoires, sans jamais devenir  victime. Sans boursouflure, sans relief autre que ce devenir "apauvri" scruté le long d'une année. Une femme qui, cherchant à se perdre, loue un quelconque bungalow sur la côte basque. Volée et dupée par un jeune amant, elle erre, seule, dans la région, abandonnant l'un après l'autre ses ancrages, ses habitus, jusqu'à s'incarner dans le seul quotidien possible, celui d'une sans domicile, d'une femme du dehors, errante. On pense Duras, Henry James.  Irrésistiblement... après la lecture des scènes où Victoire se trouve exposée au contact lumineux, photographique du mystérieux Louis-Philippe qui se révèlera n'être qu'une trace résiduelle du passé, un fantôme improbable, placé au coeur de ce voyage inquiet entre deux mondes.


Un An, Jean Echenoz, éditions de Minuit, Paris, 2014 (Collection"double").

Image: Yusuf Sevincli ( Galerie Filles du Calvaire, Paris).

dimanche 13 septembre 2015

EDGARDO COZARINSKY / La fiancée d'Odessa - extrait


 " Il est trop fatigué pour s'apitoyer sur lui-même. Son sentiment va à une personne sans visage, à cette Rifka Bronfman, la vraie, celle qui avait préféré la sécurité illusoire de sa famille et de ses amis. Si elle avait environ vingt ans en 1890, elle devait avoir dans les soixante-dix ans en 1941... 
Etait-elle morte à Babi Yar? Si elle vivait encore au moment de l'invasion allemande, saluée comme une libération du joug soviétique par la majorité des Ukrainiens, avait-elle été liquidée par un Einsatzgruppe de la Wehrmacht, par les SS ou par un groupe nationaliste, par ses voisins peut-être, si souriants, si aimables, et soudain ennemis, justiciers jaloux d'éradiquer la mauvaise herbe sémite du jardin de la patrie?
 Il pense également qu'il n'a pas d'enfants, qu'il ne connaît pas les lointains enfants de tant de cousins dispersés dans différents pays, emportés par de nouveaux vents de rigueur ou de peur. Il se dit que personne ne lui demandera de comptes pour n'avoir pas transmis l'histoire. Pourtant, deux jours plus tard, il obéit à une impulsion qu'il ne saurait expliquer et il commence à l'écrire, sous forme de nouvelle. "

Edgardo Cozarinsky, La fiancée d'Odessa, Actes Sud, "Le cabinet de lecture", 2002.

Photographie: Martin Parr, Bad weather, 1982.


lundi 10 août 2015

CHRISTA WOLF / Scènes d'été - extrait

 "Il y eut cet étrange été. Les journaux en parleraient plus tard comme de "l'été du siècle", pourtant d'autres étés lui succèderaient qui le surpasseraient encore (...). De cela nous ne savions rien. Ce que nous savions, c'est que nous voulions être ensemble. Il nous arrivait de nous demander quel souvenir nous garderions de ces années, ce que nous pourrions en dire à nous-mêmes et à d'autres. Mais jamais nous n'avons réellement cru que notre temps était compté. Maintenant que tout est fini, cette question-là aussi a trouvé sa réponse. Maintenant que Luisa est partie, que Bella nous a quittés pour toujours, que Steffie est morte, que les maisons sont détruites, le souvenir a repris le dessus sur la vie.
Le destin ne l'a pas voulu.
 En ce temps-là - c'est ainsi que nous en parlons aujourd'hui - nous avons pleinement vécu. Lorsque nous nous demandons pourquoi cet été, dans notre souvenir, apparaît unique, et sans fin, il nous est difficile de trouver le ton neutre qui seul convient face aux phénomènes singuliers auxquels la vie nous expose. Le plus souvent, lorsque nous venons à parler de cet été entre nous, nous faisons comme si nous avions eu prise sur lui. A dire vrai, c'est lui qui avait prise sur nous et fit de nous ce qu'il voulait. Aujourd'hui où il est établi que les miracles ont une fin, où s'est dissipée la magie qui nous retenait les uns auprès des autres et nous maintenait en vie - une phrase, une formule, une croyance qui nous liaient, et dont la disparition nous métamorphosa en êtres isolés, libres de rester ou de partir: aujourd'hui, semble-t-il, nous ne connaissons désir plus fort, plus douloureux, que celui de conserver vivants en nous les jours et les nuits de cet été-là."

Christa Wolf, Scènes d'été, Stock,  Bibliothèque Cosmopolite, mars 1995. 
Photographie: Christa W. et ses filles, circa 1970.

lundi 27 juillet 2015

Allons nous baigner...


... et ensuite, séchés par le soleil, ouvrons quelques livres. Laissons-nous porter au gré des lectures, de celles qu'offre la bibliothèque, ou pour les chanceux, la bouquinerie du coin - sans préalables, sans réserves. C'est l'été.


Ici ce sera forcément un va-et-vient entre nouveautés et relectures, au calme, de textes qu'on languit de retrouver, sans oublier, à la faveur d'un festival de poésie méditerranéenne, une ou deux perles rares...

Henry MILLER / Un diable au paradis/ Crazy cock 
Philippe ANNOCQUE / Mémoires des failles (éditions de l'Attente)
Dylan THOMAS / Portrait de l'artiste en jeune chien (Points)
Vanda MIKSIC / Sels ( L'Ollave éditeur)
Olivier ROLIN/ Le météorologue (Seuil)
Emily DICKINSON / Lettres aux amies (J.Corti)
Carson MC CULLERS / Le coeur est un chasseur solitaire (Poche)
Juliette MEZENC/ Elles en chambres ( éditions de l'Attente)
Stanislas RODANSKI / Rêves ( L'Arachnoïde)
Yoko TAWADA / Journal des jours tremblants (Verdier)
Rose AUSLANDER / Blinder Sommer (Ancrage &Co)




 

 

jeudi 23 juillet 2015

AKIRA YOSHIMURA / La guerre des jours lointains

Entrelaçant les motifs personnels et ceux plus larges, de l'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale dans le Pacifique, côté japonais, cette "Guerre des jours lointains" semble tout entière écrite en résonance aux mots de Sebald:
 
"La destruction totale n'apparaît donc pas comme l'issue effroyable d'une aberration collective mais comme la première étape d'une reconstruction réussie."

L'histoire de Takuya Kiyohara, bouleversante, est celle d'un officier en fuite d'île en île, le long  de l'archipel. Obsédé par la nécessité de disparaître, de se muer en quelqu'un d'autre et mobilisant toute son intelligence et son énergie dans ce but, le jeune homme est entravé par les déplacés errant dans un Japon dévasté, en flammes. Succession irritante et angoissante de retards, d'attentes  dans des lieux dévolus au voyage, tout au moins au mouvement: quais, halls de gare, débarcadères débordent de réfugiés et ne répondent que faiblement aux exigences de  déplacement de qui doit se cacher des regards inquisiteurs. Des obstacles, des ralentissements à la fois inhérents à la situation du Japon en 1945 et comme surgis du psychisme sous haute tension d'un personnage en quête de disparition qui fonctionnent, dans le premier tiers du récit, comme parfaits principes d'oppression...

Ce fil du réel que l'auteur dévide est lesté dès le départ par le plomb d'une probable condamnation à mort: le jeune homme confronté à un sort injuste, difficilement compréhensible à l'aune des "lois de la guerre" dans ce pays défait, humilié et en proie à une totale confusion ne s'en sortira pas. Les informations récurrentes dans les journaux qu'il parvient régulièrement à se procurer martèlent son exil de nouvelles implacables, qui l'enserrent jusqu'à l'issue immanquable. Les procès annoncés se tiennent, les exécutions capitales affichées pour répondre à l'occupant-vainqueur ont lieu, sans que soit jamais interrogée, directement - il est trop tôt, et la triangulaire des relatons Chine-Japon-USA évoquée ailleurs par W.T.Vollmann, joue déjà son rôle - la responsabilité de ce même occupant. 
Dans l'extrait qui suit, Takuya Kiyohara découvre l'impact des bombardements qui ont suivi de près les largages des deux bombes atomiques. C'est une vision d'horreur.

 "Le passage d'avions ennemis avait été enregistré à 3h30 du matin. Il s'était écoulé sept heures et quarante minutes depuis le début de l'intrusion. Il voulait connaître la situation à l'extérieur de la salle de opérations militaires.
Ayant confié le reste du travail à ses subordonnés, Takuya sortit, avança rapidement dans le couloir éclairé. Il ouvrit la lourde porte métallique à deux battants, se retrouva au centre d'une étrange rumeur. L'air était chaud. Devant lui s'étendait un monde écarlate. Les arbres, le bâtiment du quartier général, le sol, tout était rouge. Le vent soufflait en rafales, les branches étaient secouées et les feuilles arrachées volaient en tous sens. (...)

Son visage était chaud comme s'il avait été brûlé.
La fumée qui arrivait lui faisait mal aux yeux. Il n'y avait ni installations militaires ni usines d'armement en ville, l'escadron de B29 avait largué ses bombes incendiaires avant de repartir en sens inverse dans l'unique but de réduire en cendres les habitations et de massacrer les habitants. Il réalisa que la scène qu'il avait sous les yeux s'était répétée dans un certain nombre de villes de toute les régions du Japon, précipitant de nombreux civils vers la mort."

Poursuivi et jugé pour avoir fait partie d'un peloton d'exécution le quinze Août, jour de la déclaration de l'empereur sur la capitulation du Japon et pour s'être rendu coupable d'une décapitation sur un aviateur d'un escadron de B29 responsables des bombardements massifs évoqués plus haut, sur ordre de son commandement, l'officier Kiyohara découvre que les règles ont changé, que les autorités militaires, intouchables, trahissent leurs troupes et avancent sur ce nouvel échiquier de la conciliation avec l'Amérique, en première ligne, de jeunes soldats incrédules: ce pour quoi il avait ressenti de la fierté, ce qui avait pu consolider son attachement à la patrie s'écroule sous le double coup des accords de Postdam, marqueur de la défaite du Japon et celui de la lâcheté des cadres dirigeants. Seront poursuivis et exécutés ceux qui se seront compromis dans des exactions sur les nouveaux alliés dans la reconstruction- entendre les américains, et il sera facile de prétendre que ces actes odieux sont le fait de jeunes excités, débordés par leur haine. 

La guerre est donc à peine achevée que, sur les décombres fumants, dans l'encombrement des voies de circulations par terre et mer, et dans le désordre des villes calcinées, en ruines, Takuya Kiyohara fuit, muni de fragiles faux papiers et de son arme, dérisoire substitut d'un foyer rassurant, dernier vestige d'une stabilité illusoire. 
Rien ne dure. Tout réel peut se retourner comme un "gant de peau". 
Que faire? Bien sûr la pensée du suicide affleure à chaque pas, comme une ombre qui s'alourdirait, se densifierait au fil de la lecture sans que jamais elle ne l'emporte sur la solution: être capturé et s'en remettre, enfin, à d'autres. 
Parce qu'il ne pouvait en réchapper autrement qu'en cédant, Takuya Kiyohara ne tente pas le moins du monde d'éviter les policiers qui se présentent sur son lieu de travail, où s'est esquissé pour lui un frêle erzatz de vie: une fabrique de bois d'allumettes. 

La fin est terrible - d'une sobriété terrible. Alors qu'il est condamné à la prison à vie,  les conditions d'enfermement évoluent, sa peine est commuée, sous l'effet des modifications de la politique internationale...  Après neuf ans de détention, une libération vaine: "A sa sortie, il n'éprouva aucune joie",  n'étant déjà plus de ce monde, et comme amnésique, engouffré malgré lui dans un présent où les cartes ont été rebrassées selon un ordre inconnu, qui ne fait pas de place aux ombres du passé.

Akira Yoshimura, La guerre des jours lointains, traduit par Rose Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, Babel, 2004.

WILLIAM T. VOLLMANN / Pourquoi êtes-vous pauvres?

 Extrait / 

" Vous rêvez de quel avenir?
L'espoir a la vie dure, dit amèrement Elena.
L'espoir c'est qu'on puisse trouver un boulot de gardien et après ça trouver un logement, dit sa mère. Ils ne nous ont rien proposé...
Elena dit: Je retournerai à l'université pour étudier. Je travaillerais d'abord. Je m'intéresse à l'anglais.
Quelle est ton expression américaine préférée?
Fuck you.
Mots qu'elle énonça de manière presque inintelligible.
Cette expression, dit sa mère, est proportionnée à la vie que nous menons.

Tout le monde dans la famille était pâle.
(Ils m'écrivirent leurs noms comme suit:
Sokolov, Nikolaï Vassilievitch, 57 ans
Sokolova, Nina Leonigovna, 58
Sokolova, Elena Nokolaïvna, 30
Sokolova Marina Nikolaïevna, 30
Geramilieva, Oksana, 81)

Nina, qui nous raccompagna, l'interprète et moi, jusqu'à la station de métro, déclara qu'elle n'avait pas peur de sortir seule le soir pendant l'hiver. Pendant les nuits blanches, elle se sentait très exposée. Elle n'avait ni la télévision ni la radio ni les journaux. Elle ne voulait rien avoir à faire avec le monde. Et dans ces rares moments où nous avons été seuls avec elle j'ai commencé à comprendre à quel point elle était éloignée de moi, comme j'avais déjà senti que l'était son mari; je ne peux pas dire qu'ils étaient perdus, parce qu'ils savaient où ils étaient; ils étaient ailleurs; ils étaient pauvres; c'étaient des morts-vivants.
J'embrassai sa main froide et pâle pour lui dire au revoir."

W.T.Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres?, Actes Sud, Babel, 2010.


vendredi 10 juillet 2015

TOMMASO DI CIAULA / "Tuta Blu" ( Bleu de travail)


Une langue droite comme un direct dans la figure, rythmant la prose sèche, heurtée, de ce bref et unique opus d'un auteur que l'école n'a pas informé ( il fut recalé à trois reprises à l'examen d'entrée au collège!), ouvrier tourneur dans une usine d'Italie du Sud, près de Bari- et la publication de son témoignage n'y a rien changé.  

Un texte qui halète, paragraphe après paragraphe, sans aucun des rouages huileux articulant idées/ exempla dans les récits respectueux des règles classiques d'une rhétorique éculée. Parce que dire les nouvelles formes de violence d'un réel inédit exige d'être à bout de souffle. Aller droit à ce qui choque, impressionne rétine et sens, excite et fait bouillonner le sang. 
Tout du long de ces 180 pages, se mettre dans la roue d'un qui a fait durant des années comme une seule et terrible journée de travail à l'usine, à la chaîne, voilà l'expérience à laquelle le lecteur se soumet. Une journée qui dure le temps d'une vie, en ( bête de ) somme, où les temps modernes ont su tuer ce qui était beau, et simple, et accessible à tous, surtout aux "sans-rien", auxquels on a ôté même le contact d'une nature consolatrice...


" A vol d'oiseau la mer est tout près, on peut la voir en montant sur le toit en fer des ateliers. C'est une mer bleue, robuste, puissante. Quand elle est agitée on peut même voir ses vagues écumeuses, c'est une mer qui met le coeur en joie, mais si on s'approche on aperçoit tout de suite que c'est une mer morte; goudron, ordures et mazout la tuent jour après jour, il n'y a plus de poissons, il n'y a plus les crevettes ni les baveuses que nous pêchions quand elle était propre. "

Epuisement quotidien des journées de labeur en usine, des luttes récurrentes vouées à l'échec, ouvriers contre chefs, ouvriers contre services sociaux, médecins incompétents, sourds aux requêtes: toujours il est question - et comment pourrait-il en être autrement? - de corps exténués, d'esprits abrutis, peinant à penser, de leur obsession de l'accident, de la peur, pour soi, pour les autres - du camarade de chaîne aux enfants qu'on laisserait, orphelins miséreux.

Mais au-delà de la plainte, de l'élégie, reste le politique. Et ce n'est pas la moindre qualité de cette "bombe" cassant "des siècles de silence" que de convoquer, sans cesse, la dimension collective, la force de résistance et d'opposition, qui, sitôt activée, mise en mouvement, ressoude et réconcilie. L'Italie des années soixante, ses émeutes, son énergie révolutionnaire est davantage qu'un spectre auquel se frotte sans cesse l'expression de "classe ouvrière". Plongée dans cette mer de mots bruts, sincères, celle-ci  est comme revivifiée, regonflée de son importance et du poids d'une histoire non finie.
Alors oui, il faut lire Tommaso Di Ciaula et son texte qui s'accorde, avec presque quarante ans d'avance, à cette Italie du Sud aux rivages détruits par les promoteurs immobiliers où (s')échouent migrants, visions idylliques, rêves de vies faciles, représentations périmées d'une Europe qui veut si peu exister. 
De grèves en manifestations, de refus d'obéir aux restructurations assassines que portent des contremaîtres "aux ordres" en constats d'amertume, "Tuta Blu" réinvestit la langue et le réel d'un vocabulaire simple, exigeant. Liberté des corps, puissance du désir, solidarité et revendication rageuse de l'élargissement des possibles pour toutes les vies passées à l'encan des chaînes de production. Autel sur lequel, encore, sont sacrifiées les existences des plus fragiles, des plus pauvres, partout.

Extrait:
"Ce soir, la neige. Avant-dernier dimanche de novembre, il y a des années qu'il ne neigeait pas dans les Pouilles au mois de Novembre. Je jette un coup d'oeil aux journaux: Pirelli licencie 1380 travailleurs, L'Innocenti de Lambrate veut fermer complètement, d'autres grosses usines hésitent entre fonds de chômage et licenciement. Comme une épidémie. Dans la péninsule les patrons jouent au chat et à la souris, les uns ferment, les autres ouvrent, les uns ouvrent à moitié, les autres ferment à moitié, les uns se cachent, les autres réapparaissent. En attendant, l'hiver s'annonce rigoureux, et ces messieurs veulent nous jeter à la rue. Ils veulent nous mettre à la porte des usines parce que nous ne sommes pas gentils. Dans les usines, nous crevons, ils nous intoxiquent, ils nous abrutissent, ils nous sucent le sang, et ils veulent les fermer comme si c'était le paradis.
(...)
Cependant la neige tombe, une neige insolite. Jusqu'au mois dernier, on allait en bras de chemise, dans le parc communal, le soir on dormait au grand air et à la lumière des réverbères ou sur les bancs. L'été a été très chaud, sec, pas même une goutte d'eau, la poussière étouffait les sentiers de campagne et même les cigales se taisaient. Elles aussi chassées par la puanteur de merde, d'ordure, par les égouts à ciel ouvert qu'on appelle ici des "marranes". Pauvre Sud, Sud pisseux, avec ces salauds qui spéculent sur nos indécisions, nos désordres, nos amertumes, nos fureurs qui durent peu, l'espace de quelques heures, de quelques minutes."
 

Tommaso Di Ciaula, "Tuta Blu" ( Bleu de travail), traduction de Jean Guichard, Actes Sud, 1982.