jeudi 29 mai 2014

GINA PANE / Rêve n°12, 1972



"Il faisait chaud, c'était le milieu de l'été. Au fond du jardin, je jouais avec une poupée en l'immergeant dans le bassin aux poissons rouge-argent. Ma mère qui était assise depuis un long temps déjà sous le grand chêne, vint près de moi et me dit: - Elle dort! non, je répliquai: elle est morte! Ma mère s'éloigna d'un pas rapide vers la maison, monta dans ma chambre et ouvrit la seule fenêtre de celle-ci. En s'adressant à moi, elle me fit des signes de sa main droite, quand subitement, sa main devint écarlate et de grosses gouttes de sang allèrent s'aplatir sur les petites pierres blanches qui bordaient la maison.

Une grande peur m'envahit et je fus incapable d'émettre aucun son et de faire un mouvement. Bien qu'horrifiée, je fus distraite par le passage inattendu derrière le chêne de notre unique voisin qui habitait à vingt mètres de la haie du jardin, face l'aile droite de notre maison. Il s'arrêta quand il fut sous la fenêtre d'où ma mère, dans un mouvement toujours plus lent, agitait sa main ensanglantée. Il s'agenouilla sur le gravillon clair, prit un à un, les cailloux tachés et les nettoya avec un petit tissu bleu, avant de les faire disparaître dans sa poche de la veste en velours vert que j'avais toujours connue."

Gina Pane, Lettre à un(e) inconnu(e), ENSBA, 2003, Paris.

mardi 27 mai 2014

COLETTE / Un bien grand amour - Lettres à Musidora



Du recueil en lui-même, j'ai peu à dire... Mais qu'il est bon de retrouver la voix affectueuse et  caressante de Colette, entre deux eaux, à la fois amoureuse et amie attentive.  Pour cette épistolière rare chaque interlocuteur est prétexte à prendre la maîtrise d'un réel qui lui échappe cruellement ( la grande guerre la laisse esseulée à Paris ) tout en prenant ses distances avec sa propre angoisse, en maintenant le fil d'une conversation, d'un babil, où, sous la légèreté des confidences féminines se devine toujours la tension,  l'énergie, l'envie de vivre qui caractérisent, plus que tout autre Colette.
 Il s'agit ici, par la virtuosité qui lui est coutumière, de partager, d'opérer une rencontre, un point de contact. Réclamant un service, le plus prosaïque, ou prodiguant ses conseils d'experte es amour, Colette fait la démonstration d'un sens ahurissant de la franchise, de la camaraderie qui existe parfois entre filles -  peut-être une fois "évacuées" les questions de séduction et de jalousie. D'un "parler droit" qui n'exclut pas la sophistication de la langue... Bref, une façon rare d'être dans l'écriture et le rapport aux autres.

  Plus âgée que celle qu'elle considère tendrement, après l'évanouissement des feux de la passion charnelle, comme une fille aînée, Colette   dispense à sa "Musi", telle une mère soucieuse de son bien-être,  pendant les cinquante années que dure leur amitié ( jusqu'à sa mort en fait)  soutien moral et aide de tout poil, en se montrant plus soucieuse et proche de Musidora qu'elle ne semble jamais l'avoir été de sa propre fille Bel-Gazou, très tôt reléguée "ailleurs". 

Entre les deux amies, anciennes amoureuses et encore quelquefois associées, une complicité assortie d'une solidarité réconfortante. En cela héritière du bon sens, du pragmatisme de sa mère, et avant-gardiste spontanée ( Chez Colette, la relation avec les femmes est toujours à privilégier sur celles qu'on entretient avec les hommes, ces créatures faibles, extérieures... quel que soit le degré de passion qu'on leur porte!) elle jongle entre confidences intimes, boutades triviales de collégienne et recherche de solutions pour aider une Musidora moins fortunée qu'elle, avant, bien sûr, qu'elle ne soit révélée par son rôle dans "LesVampires".

Pour autant "Un bien grand amour" se doit d'être prolongé par la lecture des lettres à Marguerite Moreno et à Annie de Pène ( la mère de Germaine de Beaumont) si l'on veut prendre toute la mesure de la capacité à aimer que Colette a manifesté à l'égard d'autres femmes, avec constance et générosité, des mots qui, pour le dire vite, réconfortent...

 Colette, Un bien grand amour, Lettres à Musidora, L'Herne, Avril 2014, Paris.

mercredi 30 avril 2014

ELFRIEDE JELINEK / mémoires

mémoires
traversent
les confins du monde
telles des coquilles d'oeuf
en moi
vibre 
encore 
la noce
du corbeau
une autre
vouée de vin
je suis
vraiment ailleurs
des tours claires
volètent
en tournoyant
sans cesse
tu les
vois
traverser
tous les murs
mémoires
je ne peux pas
le supporter
prenez
la machine à laver
sans soucis
de mes
moires
traversent
un grand 
mois de mai
noir
est devenu printanier
crie et hurle
un tout petit
enfant
je suis
seulement
sectionnées
mes veines
sont belles et
bien rouges
brillent clair-énorme
en montée
comme des échelles de corde
me ressaisis
en te
dépassant
mémoires

Elfriede Jelinek, Poésies complètes, édition et traduction par M. Jourdan et M. Sobottke, Westphalie Verlag, Wien, 2014.

photographie: Christine Gossler par S.Furuya

lundi 28 avril 2014

ALVARO MUTIS / La dernière escale du tramp steamer


 Que "...ne se perdent pas ici l'enchantement, la fascination douloureuse et pénible de ces amours qui, par nature transitoires et impossibles, ont quelque chose de ces légendes jamais épuisées..."


Sous de tels auspices l'histoire du vieux raffiot amoureusement et cyniquement nommé "L'Alcyon" ne pouvait que nous envoûter, d'autant plus que nous la lisions à des milliers de kilomètres de ces contrées moites, de ce capharnaüm tropical, de ces vapeurs d'Orient qui, davantage qu'une simple de toile de fond, la pénètrent et la structurent. Car nuit après nuit, alors que les chaudes journées sont consacrées au sommeil, permis par la climatisation qu'enclenchent les moteurs, le narrateur "premier" recueille d'un compagnon, capitaine du bateau depuis disparu, le récit de son histoire d'amour avec une beauté levantine nommée Warda Bashur, également propriétaire dudit "Alcyon".

Loin des pâles façades des villes d'Europe de l'Est, toutes chantournées et colorées de pastels gourmands où dominent vert pistache et jaune vanille, je m'enfonçai donc dans le sillage du vieux steamer, qui à chaque détour de ce que l'on nomme hâtivement "hasard", se découvrait au narrateur ignorant de son histoire.

 A chaque fois un peu plus fatigué, décati, immergé de plus en plus profond dans les eaux où son destin le faisait croiser. 

Que de chemin depuis Helsinski féériquement prise dans les glaces  aux crues boueuses et fatales de l'Orénoque... Sur cette route chaotique en apparence seulement ( à cinq reprises, le narrateur rencontre le navire fantomatique et dans cet étoilement se prépare comme par magie la possibilité pour lui de connaître, enfin, l'envers de cette présence mystérieuse) le navire se déglingue peu à peu et avec lui les amours de la jeune femme en quête de liberté / d'elle-même et du marin entre deux âges que cette liaison laissera exsangue, pareil à un spectre, à une ombre. 

Au delà de ce monde cosmopolite, plein d'agitation ou de langueur selon le rythme secret des ports du monde entier,  saturés de couleurs, d' odeurs, de bruits - je porte le souvenir violent de celles de peinture, du sel, de la graisse des machines et de la sueur de ceux qui oeuvrent là, péniblement- au delà donc de cette agitation préalable à la liberté des mers et des départs, "La dernière escale du tramp steamer" nous parle du monde des perdants, des vaincus de tout poil, et de la mélancolie qui les ayant empoignés, se transmet inévitablement à quiconque ose leur contact. 

"Il entra tout à coup dans mon champ visuel, avec une lenteur de saurien légèrement blessé. Je n'en pouvais croire mes yeux. Sur le fond de la resplendissante merveille de Saint-Pétersbourg, le pauvre cargo envahissant l'aire, ses flancs souillés de traces gluantes d'oxyde et d'ordures jusqu'à la ligne de flottaison. La passerelle du commandant et, sur le pont, la file de cabines destinées aux membres de l'équipage et  d'éventuels passagers avaient été peintes en blanc à une époque très lointaine. Maintenant une couche de crasse, d'huile et de rouille leur donnait une couleur indéfinie, la couleur de la misère, de la décadence irréversible, d'un usage désespéré et incessant. Irréel, il glissait dans le halètement d'agonie de ses machines et le rythme saccadé de ses bielles qui, d'un moment à l'autre menaçaient de se taire à jamais. Il occupait déjà le premier plan dans le spectacle immatériel et serein qui me saisissait, et ma surprise émerveillée se convertit en une impression difficile à préciser. Il y avait, dans cette épave vagabonde de la mer, une sorte de témoignage de notre destin sur la tere. Un pulvis eris en fin de compte plus éloquent et plus assuré dans ces eaux de métal poli avec, en toile de fond, la splendeur dorée et blanche de la capitale des derniers tsars."


Alvaro Mutis, La dernière escale du tramp steamer, Les cahiers rouges, Grasset, 1992. Traduction de Chantal Mairot.

samedi 5 avril 2014

OPAL WHITELEY / La rivière au bord de l'eau, journal


Rien ne saurait préparer à l'étrangeté de ce journal, écrit par une enfant de six ans à l'aube du vingtième siècle (1904-1905), au fin fond de l'Oregon, entre corvées et corrections à la badine...
Chez la jeune Opal Whiteley, on ne plaisante pas avec le réel et on n'apprécie pas davantage les incursions dans le fol imaginaire, le roman des fées que s'invente cette petite fille pleine de fantaisie. Sa mère, (qu'elle fantasme comme adoptive, s'imaginant toute sa vie être la fille française du prince d'Orléans et de la duchesse de Bourbon-Parme) semble la battre chaque fois que la fillette imagine une solution "personnelle" et imaginative aux problèmes du quotidien; les tâches ménagères occupent tout le temps qu'elle ne passe pas à l'école et la rugosité immédiate de ceux qui l'entourent peut aller jusqu'au déchaînement - outre les coups de "la maman" ce journal fut réduit en des milliers de morceaux par une soeur d'Opal, et il faudra huit mois à son auteur pour le reconstituer, des années plus tard, dans la perspective d'une publication. 

Mais revenons à l'étrangeté inquiétante du texte.  Tient-elle à la langue, enguirlandée des noms chantants dont Opal affuble les personnages de sa cosmogonie ? Vient-elle de l'échelle inhabituelle de ce monde enchanté, proche de celui des fées  chéries par Arthur Conan Doyle ? Où serait-ce que la parole jaillissante, loghorréique, de cette enfant, se fait poétique, salvatrice? Un peu tout cela, et aussi la légèreté, l'audace et le profond besoin d'amour qu'exprime cette voix. Amour, attention... C'est là que prennent leur place les cortèges magiques d'animaux et d'humains qui comptent parmi les proches d'Opal: Saddie Mc Kibben, l'homme-aux-grandes-enjambées-qui-siffle, le corbeau Lars Porsenna de Clusium, Elizabeth Barret Browning, une vache poétesse et William Shakespeare, le vieux cheval.Cocasse et tendre ménagerie.

Avouera-t-on que la frénésie perceptible, l'exaltation fiévreuse du journal laissent pressentir le déséquilibre? A Boston, Opal fait publier ce journal qui la rendit célèbre. Puis quelque chose bascule: ce sera le départ en Europe, l'Inde encore, à la recherche de son "père", dans la perspective délirante de son roman familial. Internée à Londres jusqu'à sa mort en 1982 (elle a 94 ans) son épitaphe - Françoise Marie de Bourbon-Orléans, "I spake as a child" - porte trace de son enfouissement dans les zones lumineuses de l'enfance. 
 Pour nous, nous nous contenterons de l'appréciation de l'éditeur, Ellery Sedgwick sur son journal:

" Rien ne lui ressemble ni ne risque de lui ressembler."  


Opal Whiteley, Journal au bord de l'eau, éditions La cause des livres, 2006.



dimanche 30 mars 2014

CLARICE LISPECTOR / Agua Viva


" Je fixe des instants subits qui portent en eux leur propre mort et d'autres naissent - je fixe les instants de métamorphose et c'est d'une terrible beauté, leur séquence et concomitance. 
Maintenant le jour se lève et l'aurore est de brume blanche sur les sables de la plage. Tout est à moi, alors. Je touche à peine aux aliments, je ne veux pas me réveiller du jour. Je vais croissant avec le jour qui, de croître, me tue certain vague espoir et m'oblige à regarder face à face le dur soleil. Le vent souffle et dérange mes papiers. J'entends ce vent de cris, râle d'oiseau ouvert en vol oblique. Et moi ici, je m'oblige à la sévérité d'un langage tendu, je m'oblige à la nudité d'un squelette blanc qui est libre d'humeurs. Mais le squelette est libre de vie, et tant que je vis, je frémis toute. Je n'atteindrai pas la nudité finale. (...)


Arriverai-je à m'abandonner au silence expectant qui suit une question sans réponse? (...)

Ce dont je te parle n'est jamais ce dont je te parle mais autre chose. Capte cette chose qui m'échappe et dont pourtant je vis et je suis à la surface d'une obscurité brillante."

Clarice Lispector, Agua viva, éditions des femmes, 1981.

mercredi 26 mars 2014

MALCOM LOWRY / Lunar caustic



Il faut bien retirer quelque avantage à se trouver désargentée... Malgré l'esthétique douteuse de l'édition française la plus récente ( 10/18 des années 2000, photo sans intérêt saturée de filtres), je suis repartie de G.... livre en poche, pressée de découvrir plus avant l'histoire de ce pochard  égaré entre les docks de New York et le service psychiatrique d'un grand hôpital, obsédé par la disparition de sa copine, une péniche abandonnée, la baleine blanche de Melville et deux nouveaux compères à peine plus erratiques et malades que lui!  

Or ce n'est pas une mais deux histoires que recèle le petit volume en question: la première version, dont Malcom Lowry a autorisé la publication, d'un récit retravaillé, réécrit au cours de plusieurs années suivi d'une  deuxième, posthume celle-là, livrée -et peut-être "arrangée"- par sa veuve Margerie Bonner Lowry - auteur elle-même d'un beau roman méconnu, "Le cheval dans le ciel". 

Pas question ici de préférer l'une ou l'autre, de les comparer méthodiquement. Ce n'est pas le lieu et je n'ai aucun goût pour ces exercices. Par contre j'ai cédé, pleinement, après une réserve curieuse (telle une petite phrase musicale, la question de savoir si oui ou non l'auteur de "Vol au-dessus d'un nid de coucous" avait eu connaissance de ce récit n'a cessé de me tarauder), bref, j'ai cédé disais-je à la démarche vacillante de ce type qui se rend, après avoir traversé une énième crise de delirium. 

Reddition à l'ordre -social, médical-,tentative de survie, impitoyablement sanctionnée par un échec: la seule voie de sortie sera de s'enfoncer plus avant dans le territoire ravagé de l'alcoolisme. Fulgurant, le séjour de Bill au sein de l'hôpital psychiatrique lui ouvre les portes du désordre mental, de la débilité d'êtres fragiles et abimés qui s'attachent à lui et lui à eux, autant que possible au vu de leur état  pitoyable. Attention, on ne trouvera rien ici d'un quelconque fatras édifiant et moralisateur. Mais des visions, des cauchemars hallucinés qui engagent tout le corps, totalement... Des fragments de bruit et de fureur, de grands départs vers un ailleurs impossible, sur de grands navires qui rouleraient pendant la tempête tandis que la ville gronde, résonne du fracas des trains, des guerres immondes. Bill échoue dans un bar à matelots, dernière enclave supportable, à l'abri -si peu- de ses hallucinations terrifiantes (la mort est une vieille femme, une lettre dans sa main secouée de tremblements sinistres), seul dans la nuit vibrante, en tête à tête avec un réel sordide qui ne laisse aucune chance à ses "laissés pour compte". Pour compte de quoi, au fait ?...

"La lune avait disparu. Un tronc de lumière fourchu fusa en diagonale. Quelque part retentit un tintement prolongé de verre qui se brise. Une banquise se rua vers le nord, à travers les nuées; arrêtant son élan elle resta en équilibre dans l'espace. Il aperçut alors son rêve de New York, cristallisé pendant une seconde, scintillant, illuminé d'un éclat céleste, mais à seule fin d'être revendiqué par la nuit, par le pandémonium du charbon qui croule et qui, mêlé aux exclamations des fous accentuant le mouvement du Providence, se fondait dans son esprit avec toutes les calamités conjurées, mécaniques, de la cité ballottée, avec la lamentation des suicidés, les plaintes des filles torturées dans les hôtels de passe, des êtres consumés jusqu'à la mort au fond des repaires du vice, l'ensemble transpercé par les avertisseurs d'un millier d'ambulances, plus rauques que des trompettes.
 Quand le bateau eut disparu, l'exaltation retomba. Les malades quittèrent les fenêtres, les clés grincèrent, les garçons de salle arrivèrent pour dresser le couvert des vieux, considérés comme trop répugnants pour manger avec les autres."  

Malcom Lowry, Lunar caustic, traduit par Clarisse Francillon, 10/18, 2004.



jeudi 6 mars 2014

ELIZABETH SMART / L'arrogance des vauriens

Ne pas plier ni se briser. Ne pas laisser l'angoisse ni les incertitudes avoir raison de soi alors même que rien ne va. Désertion de tout espoir. Disparition de tout amour, de toute joie. Enivrement et torture du souvenir. De l'oubli. De ruade en ruade laisser tomber de soi, peaux mortes, scories dévastatrices, les lambeaux de la seule histoire réellement vécue.  Frissonner de peur et du désir de se laisser engloutir dans les eaux glacées de la culpabilité et de la solitude. 
"Que faire une fois éprouvées les sensations tant convoitées? Sentir ses os fragiles se broyer sous leur poids. Sentir toutes les aspérités du corps, une enveloppe sèche pour l'âme".

Trente- deux ans après le récit ( au titre beau comme un poème: A la hauteur de Grand central Station je me suis assise et j'ai pleuré!) de sa passion avec le poète anglais George Barker, père de ses quatre enfants, Elizabeth Smart, écrivaine canadienne aux faux airs de Barbara Loden ou de Sylvia Plath, fait paraître ce récit de ses années solitaires, où elle tente nerveusement d'atteindre aux berges fades de la survie, sans ravaler sa colère ni son extrême vulnérabilité, dans une "douloureuse paralysie" émotionnelle.

Tout de fébrilité, son texte force la compassion et le respect. Au coeur du coeur et du corps de cette femme - ce pourrait être n'importe laquelle d'entre nous ayant aimé - la nécessité de se réinventer une vie, un devenir, alors même qu'autour d'elle s'étend une ville dévastée, moralement, économiquement - c'est l'immédiat après-guerre-,  prolongement sensible  de sa propre désolation. Une femme comme un paysage, en ruine, scrutant ce qui lui reste: des enfants, un corps, les derniers lieux du réel.

Tout entière tendue vers un vivre nécessaire et urgent ( "Je suis à l'âge où je sais que jamais je n'obtiendra ce que je veux. Peut-être en aurai-je une pâle copie.") Smart est poignante, oscillant entre sagesse brute ( "les femmes, elles, sont coincées...") et envie d'en finir, puisque, d'une certaine façon, n'est-ce pas, tout l'est déjà:
"Après le travail je danse dans des cabarets enfumés, je m'exalte au son des versions jazz de Liebestraum. Et si demain matin, je regardais par la fenêtre de mon bureau et je décidais de sauter?"
Quand le réel  divague et se dérobe - " Rien n'est familier. Il n'y a que l'illusion rassurante de connaître quelque chose; c'est un voile opportun.."- une grande fatigue se saisit alors du corps, un grand découragement de l'esprit, qui suscite aussitôt une dureté salvatrice. Epuisée, Elizabeth Smart s'éreinte à s'observer, à se traquer dans ses états de misère, avec un tel cran, qu'elle n'y saurait perdre en dignité. L'enjeu ? Vivre, aimer - encore...

 " Je ne dois pas dévier de mon objet, qui consiste à anéantir l'amour, pour qu'ainsi je puisse en tolérer la douleur; ou plutôt à cesser d'éprouver tout sentiment, pour qu'ainsi je puisse porter la douleur, et que l'amour peut-être, renaisse sous une forme nouvelle.(...) N'oubliant jamais que le temps passe vite et qu'il faut beaucoup de concentration pour se rendre là où on veut aller, là où on espère aller.(...)"

Elizabeth Smart, L'arrogance des vauriens, Les Allusifs, Octobre 2013.