vendredi 29 mai 2015

IRMA KOUDROVA / La mort de Marina Tsvétaïeva


En exergue, un poème, lapidaire, énergique, tendu vers un souvenir, prémonitoire:

"...Cherchez-le
Dans ce monde sublunaire:
Ce pays - rayé de la carte!
Supprimé de l'espace!
On le croirait aspiré, englouti-
(...)
Qui espère jamais revenir
Dans une maison anéantie? " ( 1931)


Encore un livre sur Tsvétaïeva, dont la persona est devenue en quelques années un incontournable de la publication en France.
Oeuvres en prose, poèmes, carnets, lettres... le remarquable travail éditorial de Clémence Hiver, dont les traductions rigoureuses et belles nichent au coeur de parfaits écrins - livres au petit format, aux couvertures emboîtées, d'un vert mat, qui composent sur les étagères un bloc réconfortant, ont depuis longtemps offert à Marina, nomade forcée, l'ultime réconfort d'une maison, d'un abri,où se poser, où écrire.
Plus tard les éditions des Syrtes s'autorisent une diffusion plus imposante assortie aux formats appropriés des Lettres à Pasternak ou des Carnets de l'écrivaine, sublime source d'informations et   cadeaux inégalés!
  
Autour des textes, quelques essais fameux, dont le populaire "Vivre dans le feu", recueil récent organisé par T.Todorov, ou, moins connu, mais passionnant, le bel essai sur les destinées parallèles de Tsvétaïeva et son aînée Akhmatova, deux poétesses qui ne se rencontrèrent jamais vraiment, trop dissemblables, rivales peut-être.

Alors, la promesse de ce nouvel opus? 
Répondre à des zones d'ombre, des éléments quelque peu confus ou des explications unilatérales  du suicide de Tsvétaïéva en recourant à des sources inédites et à la propre expérience de l'auteur des méthodes de la police secrète de Staline. Résultat? Il n'aura pas fallu quatre pages pour captiver tant ce  travail documenté et rigoureux, réussit son pari d' éclairer de manière circonstanciée ces deux années terribles où la poétesse se retrouve happée par la spirale -orchestrée politiquement, méthodiquement- de la dépossession.

Sitôt revenue en Russie, "monde sublunaire", à la demande de son époux et de leur fille Ariadna, Marina Tsvétaïéva endure leur arrestation successive ( à peine un mois d'écart), leur disparition dans les geôles de la Loubianka puis, dans un état d'angoisse insoutenable entretenu par l'absence d'informations fiables, la détérioration extrême de ses conditions de survie. 

Seule, désespérée par un quotidien d'une dureté insupportable (elle qui avait pu se plaindre dans des carnets de la répétition détestée des tâches ménagères, la vaisselle abrutissante et inutile...), par l'absence de perspectives - elle mène désormais sa vie, ce qui en reste, en aveugle, au jour le jour.

L'exploitation par Irma Koudrova de sources judiciaires inédites(les fameux procès-verbaux des interrogatoires menés par les équipes de Béria sont passés au crible, confrontés et mis en perspective pour mieux en comprendre la logique de rédaction, avec leurs non-dits et leurs contradictions, et la logique de fonctionnement: ce sont les traces fabriquées, les archives falsifiées d'un réel qui avance masqué, codé: "crypté") et du recoupement minutieux de témoignages divers suscite la possibilité, enfin, de confronter plusieurs de ces éléments avec le suicide de Tsvétaïéva, et, enfin, de le "déromantiser".

Alors que tout ( solitude, misère, insécurité orchestrée du fait de la précarité géographique, matérielle, émotionnelle) concourt à rétrécir les champs du possible pour Marina et son fils Murr, lequel, à seize ans, n'a que peu d'indulgence pour la dépression maternelle; alors que ses nouvelles conditions de survie, loin de tout ce qui a importé pour elle, asphyxient, écrasent la volonté et la capacité à écrire de Marina en épuisant ses réserves de révolte, sa rage, sa férocité intérieure et celle de son écriture, loin, très loin, s'élabore la légende du territoire russe comme territoire de partage, de dynamisme, d'avenir.

Elle, est prise au piège - des réseaux politiques, des convictions de son entourage et du maillage inextricable de mensonges et de fausses vérités répandues par les services secrets, le NKVD pour lequel son mari travaillait, ou les sbires de Staline, auquel, comme Akhmatova, elle écrira en vain pour obtenir la libération de Sergueï Efron. Elle, Marina, sombre. Femme-ombre, dont plusieurs témoins évoquent le visage déserté par les émotions, un masque-visage, quelques jours après ses dernières démarches pour obtenir un logement et un travail. Une ombre qui s'agite encore, portée par les derniers soubresauts de sa volonté: permettre à son fils de survivre, d'en réchapper. 

Le resserrement chronologique et le balayage des destins de proches ( les Klepinine, leurs voisins à Bolchero, lieu de la première "relégation") met en lumière crûment l'impossibilité d'une défense raisonnée, d'une stratégie d'action, de pensée logique, réfléchie. La terreur omniprésente, la méfiance permanente comme mode de relation aux plus proches, l'absurdité des accusations et des contournements afin de procéder à des expurgations jugées nécessaires par ce régime de fous... Il faut lire les chapitres trois et quatre sur les interrogatoires subis par Ariadna Efron et son père Sergueï, l'évocation de ce nouveau monde de cauchemar, celui des "non-hommes", impossibles à ébranler. 

Puis  s'attarder sur le déplacement forcé à Elabouga, village misérable du pays Tatar, de Marina et son fils adolescent, sur ses tentatives ahuries pour retrouver un semblant de vie et de soutien en obtenant un logement à Tschistopol, où résidaient d'autres écrivains. Toutes tentatives qui mobilisaient une énergie considérable, que Tsvétaïeva n'avait plus, et qui se soldèrent par une mystérieuse volte-face, le dernier jour de l'été 1941. Il est probable, encore une fois, que les services secrets aient eu le dernier mot et que l'impasse à laquelle Tsvétaïeva ait fait allusion dans ses derniers mots à elle ait eu à voir avec sa compréhension d'un ultime piège, auquel elle savait ne pas pourvoir réchapper. Tsvétaïeva qui avait refusé de hurler avec les loups, de s'abaisser au vulgaire, avec la magnifique arrogance de son " Je ne peux pas!", toute sa personne nouée autour de cette incapacité à compromettre et à plier.   
Le nouveau monde a eu raison d'elle, comme tant d'autres au nombre desquels, Mandelstam, mais  peu d'auteurs auront payé ce prix extrême, de ne jamais revoir sa fille, en goulag pendant vingt ans, (Ariadna Efron, la première "enlevée" de la famille, a longtemps ignoré le suicide de sa mère); de perdre son époux quelques semaines après. Tout cela alors que le retour en Russie n'avait jamais été son projet...   Une vie confisquée, une force de vie laminée, réduite au désarroi le plus extrême et à la terreur. 

Irma Koudrova, La mort de Marina Tsvétaïéva, traduction par Hélène Henry, Fayard, avril 2015, Paris.





lundi 25 mai 2015

DJUNA BARNES / Lettres à Natalie Barney (Extraits)



"Le 16 mai 1963 (Elle vient d'être très malade et s'est sauvée de l'hôpital)...

Je vis une vie de trappiste, on a dû faire sauter le verrou de ma porte quand on m'a traînée dans cette ambulance. Je ne donnerai ni conférence, ni lecture, ni réponse; je ne veux pas qu'on me prenne en photo.(...) 
Chère Natalie, vous avez raison quand vous parlez de la douleur. Je dois faire face aux jours affreux de la vieillesse et de la détérioration physique. (...)

Le 31 mai 1963

... Il n'y a personne dans le monde littéraire qui n'ait entendu parler, n'ait lu ou n'ait pillé mon livre (Nightwood). Le paradoxe? Malgré un flot de critiques depuis 1936, pas plus de trois ou autres personnes n'ont mentionné mon nom. Je suis la plus célèbre inconnue du siècle. Qu'y puis-je? C'est mon talent, ce sont mes personnages, mais tous deux me sont étrangers.

Le 30 décembre 1964

... Je viens d'apprendre la mort de Carl von Vechten. Soudain toutes les feuilles de la forêt sont tombées. Je m'acharne sur mes vers, Dieu seul sait pourquoi. Les changements de saison remuent les parties les plus profondes de l'esprit qui oublie (...). Certaines époques deviennent légendaires et d'après ce que j'entends, aujourd'hui on se délecte - les jeunes surtout- des années vingt. 
Je me demande ce qu'ils auraient fait à ce moment-là. Parfois nous sommes projetés sur un écran de télévision, avec T.S.Eliot ou James Joyce, Fitzgerald, Hemingway. Ce sont, je crois, toutes des photos de Man Ray. 
Comme tout cela est étrange. "

Djuna Barnes, extraits de sa correspondance inédite avec Natalie Clifford Barney, parue au sein des Cahiers du GRIF n°39, "Recluses, Vagabondes", traduction Françoise Werner, Tierce éditions, 1988.

Photographie: Thelma Wood et Djuna B.


samedi 16 mai 2015

JEAN MECKERT / Comme un écho errant


"Comme un écho errant, solitaire et paumé"... Jean Meckert - "Les coups", "Nous sommes tous des assassins"- ou, sous pseudo, Jean/John Amila auteur de la Série Noire,  à peine masqué sous la gaze du roman, compose le récit autobiographique, intrinsèquement maladroit d'une tentative de (ré)incarnation d'un moi perdu. Ou, pour le dire autrement, le récit d'une période brisée, envahie par la fragilité consubstantielle à sa perte de la mémoire profonde.

Un soir, sur le Faubourg Saint-Antoine, où il habite, Jean Meckert est assailli, violemment battu. Transporté à l'hôpital, il s'avère qu'il souffre d'amnésie. Il devient un homme condamné pour plusieurs années à une invalidité assujettissante, conséquence de cette "mémoire morte" qui recouvre désormais son passé. Les contours de qui il était sont  encrassés par une pellicule agissante au pouvoir démesuré ( la chance peut-être?) d'engloutir, de résorber  l'identité qu'il s'était forgée au fil des ans. 
Une taie pour l'heure impossible à saisir et à rejeter au loin. "C'était comme un écho errant auquel il manquait des parois pour se réverbérer." Interdiction  de dégagement, de retrouvailles, sinon trouées.

 "Commençait alors l'apprentissage conscient d'une solitude organisée. Et sans doute est-ce là que débute réellement l'histoire qu'on souhaite raconter, après avoir ainsi liquidé l'espèce de folklore d'une survie."

Alors que tout ou presque fait défection à Jean Meckert, sa soeur, une maîtresse-femme, une sainte-à-sa-façon, l'aide à reprendre pied au quotidien. Débordante ,dans son excès de chair même, d'idées toutes faites sur ce qui doit se faire ou pas, préoccupée de l'avenir de son frère, qu'elle (sur)veille sans relâche et imagine vissé à un transat de plage en région Paca, à quelques mètres d'un triste bungalow qui lui paraît le paradis de sa vie de jeune retraitée. Leur mère est tout aussi fêlée et sympathique: suspendue toute sa vie au mythe d'un époux déserteur parce que pacifiste, assez courageux pour désobéir aux salamalecs patriotes, elle meurt quelques jours après avoir reçu la révélation de la tricherie conjugale, qui ponctue amèrement son histoire de labeur, de convictions inébranlables et d'honorabilité mise à mal.

Toutes les deux disparaissent à peu de temps d'intervalle. A nouveau il faut réapprendre la solitude et tâcher seul de résoudre les inconnues de la mémoire, auxquelles nul désormais ne peut apporter le soulagement ou l'angoisse d'un apport extérieur, maigrement compensatoire - mais on prend ce que l'on peut... D'ailleurs, " certainement, ce qu'il y avait de plus important dans la mémoire, c'était sans doute la faculté de l'oubli. Il fallait laisser jouer la déhiscence."

Meckert étonne. Par ce témoignage qui vaudrait déjà pour ce qu'il énonce de l'histoire des opprimés (communards, ouvriers...), dans la voix d'un à qui on ne la fait pas et que la vie, très tôt vécue "à la dure" au pensionnat et à l'usine aurait pourtant à peine aguerri. Et davantage encore parce qu'il assume le rapport intime, sensible et surprenant à l'écriture, à la lecture, constitutives d'une identité dont nous n'aurions pas à rougir: "En un sens c'était évidemment pratique. Les mêmes livres, les siens ou d'autres, pouvaient ainsi servir à nouveau avec l'émotion d'un premier amour. C'était une excellente manière de retrouver une jeunesse et prendre un bénéfique recul sur tout un monde basé sur l'identité, la mémoire, l'histoire, toute cette calcification de la personnalité, alors qu'il aurait fallu apprendre tout au contraire à tout diluer pour entrer dans le sens de l'éternel et de l'incommensurable."

A l'imbécillité, la veulerie et le manque de conscience camouflés sous les oripeaux des toujours malodorantes "valeurs morales",voici opposée une intelligence "réaliste", c'est-à-dire informée par le réel, la conscience politique, l'indépendance d'esprit, la culture de l'insoumission: "L'accident" qui nous vaut ce texte endolori n'est pas sans lien avec les trois cent pages de "dénonciation" où étaient mise en lumière la politique odieuse, imprégnée d'idéalisme négrier menée par le gouvernement français en Polynésie: qualifier l'assujettissement de la population tahitienne par les colons métropolitains d'"immense proxénétisme" n'a pas plu. 
Quelques hommes de main ont eu à coeur de rappeler à quelle place un écrivain de seconde zone se doit de rester. 
Je veux croire que c'est au plus près de nous.


Jean Meckert, Comme un écho errant, éditions Joseph K., mai 2012.





mardi 5 mai 2015

VASSILI GOLOVANOV / Espace et labyrinthes (Extrait)


" Des psychologues avertis disent que le phénomène du déjà-vu se produit lorsque l'homme se trouve à un carrefour décisif, et que de la décision qu'il va prendre à ce moment précis peut dépendre sa vie entière.
Quelque chose de semblable m'était arrivé il y a une dizaine d'années à Torjok justement. J'étais venu voir le prêtre Vladislav Svechnikov pour rassembler de la documentation, je voulais écrire sur lui et finalement nous avons passé notre temps à parler. Son fils spirituel, Sacha, travaillait alors à l'église comme responsable de l'entretien de poêles. Il se levait à quatre heures, partait dans les matins sombres et glacés du mois de mars, rentrait avec, sur lui, l'odeur de la fumée de charbon. Il me semblait être l'homme le plus heureux au monde, il ne possédait rien. Rien de superflu, seulement ce qui était pour lui l'essentiel. Alors que moi je n'avais que du superflu: des relations inutiles, un travail inutile, une maison inutile où je vivais de façon inutile, sans dieu et sans espoir. Soudain, dans le jardin de l'église, le vent fit tanguer les tilleuls de mars, un vol de choucas tournoya au-dessus des coupoles, et j'eus l'intuition que cette source de vie m'était connue, qu'il suffisait que j'arrive à me souvenir de l'endroit où elle se trouve pour savoir comment vivre!
 A cette époque déjà, j'étais en quête d'une source. Je ne l'ai pas trouvée. Une semaine plus tard, ma vie déraillait. "

Vassili Golovanov, Espace et labyrinthes, traduit par Hélène Châtelain, Verdier, collection Slovo, 2012. 

Photographie: Ekaterina Anokhina, Inner Mongolia, Dienacht Publishing, 2013.

mardi 17 mars 2015

JANET FRAME / Le jardin silencieux ( extrait)


"Erlene se trouve dans la pièce voisine. Telle une aveugle, elle est environnée d'obscurité. J'ai pris l'habitude de prêter une oreille attentive à son silence, enchâssée au sein du volume sonore des ténèbres, du gong de la lumière du jour, du craquement et de l'affaissement des meubles, de la tonalité blanche, grave et constante des fenêtres, du frémissement inoculant des rideaux, des profonds soupirs des lits qui grincent et souffrent sous la tension et l'agitation des corps humains. Tous les sons ont été amplifiés depuis que ma fille a perdu l'usage de la parole; pourtant, si je savais que ses premier mots seraient destinés à me juger, je la tuerais, j'irais à l'instant même dans la petite pièce où elle se trouve seule dans l'obscurité, et je la tuerais - et elle serait incapable d'appeler à l'aide."



Janet Frame, Le jardin aveugle, traduction Dominique Mainard,  Editions Joelle Losfeld, 1998.

dimanche 15 mars 2015

FRIGYES KARINTHY / Voyage autour de mon crâne


" Un jour, vers le 10 mars, à peu près- je prenais le thé au café central, place de l'université, à Budapest. J'étais assis à ma place habituelle, près de la fenêtre, d'où je voyais la Librairie Universitaire et une banque.(...) A ce moment précis, les trains partirent. Très exactement à sept heures dix, à une minute près, j'entendis le premier train.(...) ce n'est que lorsque le troisième train partit que je compris que j'étais victime d'une hallucination."


 Avec une telle ouverture, "Voyage autour de mon crâne" ne pouvait que prendre place au coeur du coeur de notre pile de livres préférés.... A l'opposé d'une promenade de santé, ce récit fiévreux (entendre plein d'acuité, de mordant et sans résidu complaisant) embarque son lecteur sans que ce dernier  puisse reprendre souffle ou pied, comme on voudra, avant les dernières pages et au terme d'une course de vitesse contre la mort... Loin , très loin dans les méandres angoissants d'un univers sinistre et tellement commun, paradoxal en ce qu'il est universellement partagé et toujours appréhendé dans un solipsisme absolu: la maladie. Celle qui tue, qui terrifie d'abord, qui s'abat sans laisser de perspectives, sinon infimes, lointaines, dans un avenir contrarié, infléchi irrémédiablement et possiblement obsolète. 


Le narrateur, qui est aussi l'auteur, est projeté  aux confins du monde des biens portants,  de ces bienheureux ignorants du sombre maëlstrom qui engloutit chaque malade, avant que son statut d'homme de lettres célèbre ne lui permette un déplacement en Suède,afin d' y supporter l'opération qui doit lui sauver la vie - pour peu de temps. 


 Il aura suffi qu'un train invisible - pardon, trois, passent près de l'auteur, pour déclencher en lui la conscience aigüe de sa maladie, et l'annonce officielle d'une tumeur au cerveau ne le surprendra pas, inscrite dans un réseau, ou plutôt un faisceau de signes allant du souvenir d'un de ses amis de jeunesse victime du même mal jusqu'aux inévitables symptômes et troubles de la vision obscurcissant tout.  Entre le moment où Karinthy s'imagine sa vie d'intellectuel aveugle, façon Borges, et celui où son opération sous la houlette d'un magicien suédois se décide, on ne quitte plus les vacillements affolés et lucides, pleins d'un humour grinçant, de son cerveau abimé, enregistrant tous les détails de ce nouveau réel, de ce nouveau monde ( celui des chambres blanches, du corps impotens, de la soumission à un autre ordre...) et concentré sur cette vie de l'instant, la seule qui compte désormais. 


 Je passerai sous silence les chapitres éprouvants, qu'une décence incontournable oblige à lire ( les mots versus la chair), dans lesquels l'auteur raconte en détail la trépanation sans anesthésie générale puis l'extraction de la tumeur de son cerveau. Je dirai seulement qu'aux côtés des réflexions de Susan Sontag sur "la maladie ( Sida et Cancer) comme métaphore", peu de pages peuvent honorablement prendre place.   Sidérante, cette plongée aux tréfonds de la peur de mourir et du désir d'en réchapper, en fait incontestablement partie. 



Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne, Viviane Hamy,1990, Paris.




 




mardi 10 mars 2015

ANTOINE VOLODINE / Lisbonne dernière marge (extrait)


"La terreur enflait en elle, les digues craquaient. Son destin se scellait. La terreur déborda. Non. Son destin était déjà scellé. Elle allait s'arracher pour toujours à sa première peau, Kurt lui avait retiré sa peau, on allait la dévêtir de sa peau, brûler pour toujours sa peau; elle allait émigrer sans retour, Kurt allait la jeter pantelante sur le pont d'un navire en partance pour l'au-delà, on allait lui donner un cuir de remplacement qu'elle enfilerait tant bien que mal, et elle devrait vivre là-bas, en Chine ou en Corée, ou à Sumatra ou dans le île Komodo, sous cette enveloppe amorphe, en se tenant coite jusqu'à sa mort. Une écume de plomb fondu avait recouvert tous ses paysages intérieurs. Elle allait quitter le monde. Le départ était fixé pour la fin de la semaine, dans trois jours, le bateau mouillait déjà dans le dock d'Alcântara, un paquebot de petite taille, au louche pavillon hollandais. Elle étouffait. Derrière elle, une plaine de cendres, et devant: rien. Aucune perspective. On n'appelle pas perspective celle qui consiste à se dégrader sous une fausse identité, à pourrir sous des latitudes invraisemblables, oubliée par ses amis comme par ses ennemis, oubliée par Kurt. Déguisée en épave des colonies et avide, jusqu'à l'ivresse ou la prostration, de connaître l'heure de la tombe."

Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, éditions de Minuit, 1990, Paris.
Photographie: Ulrike Meinhof à treize ans (ici).

vendredi 6 mars 2015

EUDORA WELTY / La fille de l'optimiste





 Longtemps j'ai préféré à tout autre écrit d'Eudora Welty le récit enchanté de son enfance, déployé autour de sa découverte de la lecture et des livres, du lien tendre qui l'unissait à des parents rares, et de sa venue à l'écriture. 

Bonne surprise: on  retrouve un grand nombre de ses souvenirs dans le nouvel opus réédité et traduit par les bons soins des éditions Cambourakis... Au fil d'une lecture rapide - trois heures dans la soirée d'hier, sans faillir - je retrouvai pêle-mêle l'anecdote du père terrorisé à l'idée d'être ficelé sur une table d'opération, de la fillette perdue dans la grande ville et contrainte de s'en retourner chez elle en train avec son père, ficelé dans son cercueil, les réminiscences de la mère de l'écrivain, auteur d'un excellent pain et dont la voix, avec celle de son mari, enveloppait leur fille d'un voile d'histoires murmurées - et bien d'autres encore, parmi lesquelles la figure de la  grand-mère vivant dans ses montagnes et jusqu'au titre du roman...

Pourtant, là où "Les débuts d'un écrivain" tenait la mélancolie et la tristesse éloignées, à bout de bras et de plume, par la vigueur de l'expérience, de la vie bien vécue et de l'indépendance haut et fort revendiquée, tous ces éléments, dans le roman paru en 1973, tissent une toile alourdie, emperlée du chagrin et de la solitude qui suintent tout du long.


La narratrice, Laurel, une femme au mitant de sa vie ( quarante-cinq ans environ), venue de Chicago à l'appel de son père, un vieux juge respecté et aimé de tous dans sa petite ville.  Celui-ci a mal aux yeux et redoute les conséquences d'une visite médicale, hanté par ce qui est arrivé à sa femme Becky, devenue aveugle peu avant de mourir. Un mal aux yeux à double entente, le vieil homme, après avoir connu un mariage d'exception avec la mère de L. ayant épousé en secondes noces une péronnelle insupportable, qui en veut pour son argent et que l'auteur parvient à nous rendre odieuse en quelques répliques. La fille prodigue lui règlera son compte dans les dernières pages, plus finement qu'on ne l'aurait fait; c'est que Wanda Fay ( la belle-mère tout droit sortie d'un reportage de J. Agee) étant une renégate, est aussi une victime.



Tout va très vite. L'opération soldée par la mort du vieux, des funérailles interminables, la solidarité de camarades d'enfances, des voisines attentionnées - tout un cocon au coeur duquel Laurel va laisser se libérer le flot de souvenirs, les voix et les odeurs de son passé. Meurtrie elle-même trois fois ( elle est veuve, et la perte de sa mère l'a laissé inconsolable), c'est comme si ces trois coups de bâton, sommation de son statut définitif d'orpheline, allaient lui permettre tant bien que mal de tourner le dos à cet état d'enfant qui la retient, pour fuir, délivrée de ses fantômes et des éléments matériels ( un rosier miraculeusement fleuri, des odeurs de nourriture amoureusement préparée, une vieille édition complète de Dickens à la couverture malmenée) qui les rattachent à elle.



Poignant, limpide, simple, ce bref roman nous conduit, esseulés, au bord de ces moments d'extrême trouble où notre vie bascule du côté de ce qui a eu lieu ( ou pas) davantage que de celui des projets ou des rêves... Non pas tant par nostalgie que par une attention profonde, pudique aux autres, ceux que l'on a aimés, ceux aux côtés desquels l'on s'est in fine construit. 




"...Rien n'était arrivé aux livres. Epoques d'inondation dans l'Alabama et le Misissipi, le titre courant en lettres dorées barrant son étroite échine verte était exactement à sa place de toujours à côté des Oeuvres poétiques de Tennyson illustrés, qui jouxtaient à leur tour la Confession du pécheur justifié de Hogg. Elle passa le doigt, tendrement, sur Eric Bright eyes et Jane Eyre, Les Dernier Jours de Pompéi, et Carry on, Jeeves



Epaule contre épaule, ils avaient, longtemps auparavant, formé sa propre famille. Pour chacun des volumes ici présents, elle avait entendu leurs voix, celle de son père et de sa mère; et peut-être ne se souciaient-ils guère, ou pas toujours, de ce qu'ils lisaient tout haut; l'important, c'était le souffle de vie qui s'exhalait entre eux et les mots fugitifs emportés dans ce flux, qui les tenaient sous leur charme. 



Entre deux êtres, pour certains d'entre eux, chaque mot est beau ou pourrait aussi être beau."




Eudora Welty, La fille de l'optimiste, Cambourakis, Mars 2015, Paris.