samedi 21 juillet 2012

RAINER WERNER FASSBINDER / Celui qui a un amour dans le ventre...


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"Celui qui a un amour dans le ventre, il n'a pas besoin de jouer au flipper, parce qu'un amour est déjà bien assez proche de la performance pour qu'on n'ait pas besoin de cette machine contre laquelle on ne peut que de toute façon que perdre. Quand une femme pleure sous la pluie, c'est que son amant l'a quittée. Et - il l'a quittée parce qu'elle n'est pas parvenue à se l'attacher. Il y a forcément un effort dans l'amour, c'est comme ça. Les limitations rendent libre. La terreur ne peut pas être aussi atroce que la peur de la terreur. Ou bien - être abandonné ne peut pas isoler autant que la peur de la fin, car la peur de la fin crée un climat dans lequel tu as peur de la terreur. Tout démonter en pièces détachées et assembler de nouveau, ça devrait être beau. On ne peut jamais partir que de ce qui est. Pas d'utopie est une utopie. Et - l'idée d'un bel amour est une belle idée, mais la plupart des chambres ont quatre murs, la plupart des rues sont pavées, et pour respirer tu as besoin d'air. Oui - la machine est un parfait produit de la tête. J'ai pris ma décision, je rejoue au flipper et je laisse la machine gagner, pas d'importance- le vainqueur, en dernier lieu, c'est moi."
(Mars 1971)

In Les films libèrent la tête, Essais & notes de travail, Rainer W. Fassbinder, traduction J-F.Poirier, L'Arche, 1989.

Photographie: Ed van Elsken.

vendredi 20 juillet 2012

JANE BOWLES / Stèle.

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 "Est-elle réelle?" se demandait nerveusement Tennessee Williams devant l' "animation de vif-argent" de Jane Bowles...
 Jane Bowles, qui, rappelons-le,avouait se sentir souvent offensée et souffrait de n'être appréciée que par une poignée d'amis, a d'abord été  une femme à vif, rongée par une hyper-exigence vis-à-vis de son propre travail d'écriture ne trahissant rien moins que la peur de son propre talent.  Il suffit d'ailleurs de lire quelques passages de sa correspondance avec Paul B. pour saisir à quel point la piètre estime en laquelle elle se tenait l'a condamnée bien avant la maladie à un état de défaite, de blessure irréparables.

Dans une entrée de son journal puis dans l'une des nombreuses lettres qu'elle adresse à l'homme qu'elle a épousé il y a seize ans, Emmy Moore doute, et oublie ce qui l'a conduite à séjourner seule à l'hôtel Henry. Troublée par une féminité duelle, clivée entre ce qu'elle nomme la "femme féminine" - la Turque belle et soumise à laquelle elle s'identifie de manière dépréciative- et une aspiration à plus d'indépendance et d'audace sous les traits fantasmés de" l'Américaine virile", Emmy se soumet aux injonctions bienveillantes et thérapeutiques de son mari,  s'alignant sur des schémas à l'oeuvre chez  Charlotte Perkins Gilman ou Alice James et dont on sait combien ils ont déraillé.

Parole sous  tutelle, celle de l'autre-masculin- donc-légitime: " Tu m'as encouragée à écrire chaque fois que j'éprouverais le besoin de mettre mes pensées au clair" mais qui jaillit des tréfonds d'une culpabilité terrible, du besoin -ravageur- de justifier ses actions, son existence. Le passage à l'acte d'écrire est ici  une douleur.

"Certains jours, le besoin d'écrire se loge dans ma gorge comme un cri qu'il faut pousser à tout prix."

D'évidence, tout autant que l'identité féminine, c'est le devenir écrivain qui est mis à la question dans"Le journal d'Emmy Moore".  Depuis l'état d'inquiétude,  d'émotivité paralysante, d'impressionnabilité d'Emmy / Jane, le langage fait une percée, brève et touchante, avant que tout cet "appareil " de confidences ne vole en éclats, sans qu'on s'y attende.
Disparus alors, à quelques lignes de la fin,  l'apparence de dialogue chuchoté, la collusion avec le lecteur.... Retour à l'extériorité: "elle" attrape quelques feuillets qu'un courant d'air a éparpillés dans la cambre; "elle" lit,  reprend une phrase sur laquelle on venait de s'attarder.. Tout se diffracte soudain et s'assombrit. Il n'y a pas eu de justification; rien n'a été dit; rien du tout. Il reste une bouteille, un fauteuil d'osier, un malaise puissant, le sentiment d'un effort avorté. Quelque chose de l'ordre de la terreur. Celle qui étreignait semble-t-il consciencieusement Jane Bowles à chaque tentative qu'elle faisait pour devenir un écrivain.

"Le seul jour où j'ai réussi à écrire, où j'ai franchi la porte intérieure, je me suis sentie coupable. C'est cet état que je dois retrouver."


Stèle de Jane Bowles, textes* traduits et présentés par Michèle Causse, supplément au n° 41 du Nouveau Commerce, 1978, Paris.

* deux nouvelles, une lettre à Paul Bowles.

lundi 9 juillet 2012

JOAN DIDION / Why I write.


"I write entirely to find out, what i'm thinking, what i'm looking at, what i see and what it means. 
 What i want and what i fear."

Joan Didion, in New York Times Book Review, 5 December 1976.

mercredi 4 juillet 2012

ANNA KAVAN (bis) / Obsessionnel.

 Quelques pages d'un numéro de la défunte revue "L'ennemi" consacré aux littératures d'Outre-Manche sous le titre prometteur de "Perfide Albion"... Une couverture vert gazon, franchement innommable, un titre comme graffité à la craie - rien d'engageant sauf à se rappeler d'autres anthologies de la revue en question...
On n'en saura pas plus. Les six pages signées Anna Kavan sortent de nulle part. Aucune trace dans les recueils traduits ou les rares articles consacrés à l'écrivaine anglaise, à peine connue de quelques lecteurs français, les moindres n'étant pas Viviane Forrester, Claire Malroux ou Christine Jordis, talentueuses passeuses.

Qui connaît aujourd'hui celle qui se cache sous le pseudonyme d'Anna Kavan? Helen Ferguson, écrivaine déchirante, est plusieurs fois mentionnée par AnaÏs Nin dans ses journaux comme l'amie qu'elle aimerait avoir, aux côtés d'Isaac Dinesen ou Djuna Barnes: "Printemps 1958. Je lis tout Anna Kavan." 
Elle a, plus qu'à son tour, été mise à l'épreuve (deux ou trois divorces, la mort de son fils) et n'a supporté de vivre qu'en s'adonnant aux drogues dures et à l'écriture.
De shoots d'héroïne -qu'elle s'injecte à l'aide de sa seringue surnommée "bazooka"- en internements psychiatriques, elle ne  cesse de réécrire les mêmes visions glaciaires, les mêmes cauchemars masochistes, où circulent de jeunes femmes fragiles et désorientées, uniquement désireuses de s'extraire du monde et qui réclament, à défaut d'amour, solitude et oubli -la mort enfin, tout ce que le recours à la drogue blanche et givrée est pleinement en mesure  de procurer. 

"Obsessionnel" est une histoire de revenant (de plus), littéralement mû(e) par le désir de sa veuve, en proie à des visions qu'elle appelle et elle-même au bord de la dissolution. Ce n'est pas la nouvelle la plus réussie de l'auteur- raison de plus pour retourner à ses autres textes!

D'Anna Kavan, répétons-le, il faut TOUT lire: "Neige",faux roman futuriste, vrai voyage infernal où l'angoisse prend la forme implacable de parois de glace, étau hallucinant, métaphore de la poudre que Kavan s'envoyait dans les veines ; les nouvelles oniriques et sinistres de "Julia & son Bazooka", seules disponibles pour le lecteur français; "Asylum pieces" surtout, ronde de fragments issus de la nuit  asilaire - un des plus beaux textes qui soient sur l'horreur psychiatrique; viennent encore "Demeures du sommeil" si proche de "la maison de l'inceste" ; "Laissez-moi ma solitude", et "Mon âme en Chine"...TOUT.


Pureté, désincarnation hantent les rêves mortifères dont s'arme Anna Kavan pour tenir à bout de bras la cruauté omnipotente des Autres. Figures pathologiques de rejet, de dévalorisation, ses héroïnes prêtent leur corps, leur voix, à l'expression acide  d'une fragilité démesurée, d'une béance -narcissique ou pas- que l'écriture peine à panser. 

Lâchons pour finir que lire Kavan  s'apparente assez bien à la saisie à pleines mains d'éclats de verre: les tortures infligées à ses alter ego féminins sont une mise à l'épreuve à laquelle le lecteur ne peut échapper , rivé lui aussi sur place, et dans le même temps, ne souhaitant être nulle part ailleurs...


Anna Kavan, Obsessionnel, nouvelle parue dans la revue L'ennemi, "Perfide Albion", dirigée par Gérard-Georges Lemaire, Christian Bourgois éditeur, 1983, Paris.

Lettre d'Anaïs Nin à Anna Kavan, Hiver 1958-1959: extrait.


"J'avais écrit, voici plusieurs années, à votre éditeur américain pour obtnir votre adresse, avec l'intention de vous écrire longuement. Doubleday me renvoya la lettre. A cette époque, j'avais été tellement émue par Asylum pieces. Il me semblait que c'était la première fois que quelqu'un pénétrait dans le monde de la folie avec autant de lucidité et de compassion. Pour la première fois tous les sentiments étaient exprimés clairement et rendus humainement compréhensibles. J'ai donné ce livre à lire à beaucoup de gens. J'étais étonnée que si peu vous connaissent. Puis j'ai lu vos autres livres. Je les ai beaucoup aimés. Je ressentais une grande affinité avec eux. Peter Owen vint alors me voir (il est devenu mon éditeur)et pour la première fois j'ai su quelque chose de vous. Mais j'hésitais à vous écrire avant d'avoir relu les livres.J'avais porté une lettre dans ma tête si longtemps que j'avais l'impression de l'avoir écrite. Vous avez accompli si bien, si parfaitement ce qui me semble être la tâche de l'écrivain de notre génération. Vous avez pénétré dans le domaine qu'il était inévitable et nécessaire d'explorer: l'irrationnel. (...)
Vous avez un style si beau, une telle clarté pour traiter de domaines confus et mystérieux."