dimanche 28 décembre 2014

DINO CAMPANA / La journée d'un neurasthénique ( extrait)

"(Au café) La Russe est passée. La plaie de ses lèvres brûlait dans son visage pâle. Elle est venue et elle est passée portant la fleur et la plaie de ses lèvres. D'un pas élégant, trop simple trop conscient elle est passée. La neige continue de tomber et fond indifférente dans la boue de la rue. La petite couturière et l'avocat rient et bavardent. Les cochers emmitouflés sortent la tête de leurs cols comme des bêtes stupéfaites. Tout m'est indifférent. Aujourd'hui ressort tout le gris monotone et sale de la ville. Tout fond comme la neige dans ce bourbier: et je sens qu'est douce cette dissolution de tout ce qui nous a fait souffrir. 
D'autant plus douce que bientôt la neige s'étendra inéluctablement en un linceul blanc et alors nous pourrons reposer dans des rêves plus blancs encore.
Il y a un miroir devant moi et l'horloge bat: la lumière m'arrive des portiques à travers les rideaux de la vitre. Je prends la plume: j'écris: quoi, je ne sais pas: j'ai du sang sur les doigts: j'écris: " dans la pénombre l'amante s'agrippe au visage de l'amant pour écorcher son rêve...etc." "


Dino Campana, La journée d'un neurasthénique, Harpo&, 2012.

Photographie: Asja Lacis

jeudi 25 décembre 2014

VICKI BAUM / Grand Hôtel

"... Otterrnschlag prit les journaux et les cigarettes que le boy lui avait choisis. Il paya, mit la monnaie  sur la petite table et non dans la main du chasseur. Il maintenait toujours une certaine distance entre lui et les autres- mais sans qu'il s'en rendît compte. La moitié de bouche qui lui restait intacte esquissa même un vague sourire quand il déplia les journaux et commença de lire; il en attendait quelque chose qui ne viendrait point, pas plus que ne viendrait pour lui ni lettre, ni télégramme, ni message. Il était affreusement seul, vide et retranché de la vie. Il arrivait qu'il se l'avouât tout haut. "Affreux!" se disait-il parfois, arrêtant de marcher sur le tapis rouge framboise et subitement effrayé par cette solitude. "C'est affreux. Pas de vie. Aucune vie. Où donc se cache-t-elle? Il n'y a rien. Il ne se passe rien. Quel ennui! Tout est vieux... mort... c'est affreux." Autour de lui, tout n'était que mirage. Ce qu'il touchait s'évanouissait en poussière. Le monde n'était que matière friable, insaisissable, inconsistante. On tombait de néant en néant; on ne portait que ténèbres au fond de soi."

Trois cents pages pour dire "l'agitation bruyante du siècle", le ballet épuisant des destins catastrophiques d'hommes et de femmes brisés par avance, hoquetant des vies vouées à l'échec, à la trahison. Vicki Baum a écrit là le roman des chambres, des coulisses feutrées d'un palace sis au coeur du Berlin des années de crise, le roman des amours croisées, vénales ou naïves, poignantes et toujours ratées. Tourbillonnant sur fond de jazz ou de danse de salon, de suites présidentielles en chambres minables encaissées au fond d'un corridor, de mystérieux clients, habitués ou inconnus, affluent de part et d'autre de la porte à tambour. Tout près, trop près d'eux chasseurs, femmes de chambre, détective du Grand Hôtel les enveloppent d'une attention à double tranchant. Chacun recèle un secret, un fâcheux non-dit, une autre vie... Chacun lutte férocement  , contre lui-même bien souvent, et court à sa perte, de façon attendue et sinistre, n'était la fascination qui se dégage de cette danse macabre, dont l'expressionnisme n'a pas échappé à E.Goulding: Garbo et Crawford tiennent les rôles principaux de l'adaptation cinématographique, excusez du peu... 

Vicki Baum, Grand hôtel, Phébus, 1997 (traduction) ; première édition 1929.

lundi 10 novembre 2014

D.H.LAWRENCE / Mr. Noon

EXTRAIT / 

"- Un instant! dit-elle.
Elle se dirigea vers le portail, introduisit son doigt dans un trou. Un loquet cliqueta et elle ouvrit une sorte de petit guichet que l'on ne fermait pas à cause des boulangers;
- Venez, dit-elle.
Elle s'enfonça dans l'obscurité. Il la suivit entre les deux magasins, là où les fourgons déchargeaient. Au-delà de l'obscurité pluvieuse, les brillantes lumières d'une petite bâtisse située à proximité de la cour révélaient, dans le désordre de la place, les fantômes de vieilles caisses et de cageots. Il faisait très noir dans le passage.
Emmie le conduisit à l'autre bout, puis elle monta sur une marche dans un renfoncement du porche. 
- Montez, dit-elle en le tirant par le bras.
Il s'exécuta et ils se serrèrent dans le renfoncement pour se bécoter. 
Alors qu'elle fourrait son bonnet de velours dans sa poche, il réalisa qu'il y avait d'autres couples dans l'entrée; il perçut des petits bruits étouffés, puis des taches blanches, des taches plus sombres dans les recoins et les renfoncements. Ils n'étaient pas seuls. Ils avaient heureusement trouvé un coin vide.Il aimait les autres présences invisibles et leurs légers bruits troublants.(...)
Emmie, dans son imperméable mouillé, se blottit entre ses bras. Il était réputé comme bécoteur et elle comme fille facile. (...) Tous les deux ayant en quelque sorte leur réputation à soutenir, ils étaient un peu excités."

David Herbert Lawrence, Mr Noon, Presse Pocket, 1986.
Photographie: Stephen Gill.





lundi 3 novembre 2014

JOSEPH ROTH / Notre assassin ( Beichte eines Mörders)


C'est un petit livre, un de ceux qui se dévorent / dévalent en une nuit. D'ailleurs pour bien faire, celle-ci serait plutôt hivernale, éclairée par la lueur d'une lune sale, réverbérée par quelques plaques de neige durcie. Alors on pourrait éprouver comme un continuum avec ces pages sèches, implacables dissectrices d'un coeur humain en proie au malheur de se perdre, alors qu'il ne cesse de revendiquer une existence auprès de ceux qui le rejettent.

Notre assassin est le récit-confession d'un espion russe échoué à Paris et que  minent la conscience démente de son statut de bâtard, une haine incurable à l'égard de son demi-frère, le fils légitime, et une détestation de soi qui culmine lorsqu'il se rend coupable de la déportation d'une jeune révolutionnaire, dont l'intégrité est le pendant parfait de sa trahison. Dans sa forme, Notre assassin évoque aussi bien Stevenson que Boulgakov. La voix récitante y est celle d'un homme partagé entre deux identités, deux noms, un homme dans les limbes en quelque sorte,  comme surgi du silence de la salle déserte du Tari-Bari, le restaurant russe où se retrouvent, tard le soir, quelques exilés. Voix qui s'évanouit à la fin  du roman, tandis que, par un tour de passe-passe, le diable, sous les traits maléfiques d'un hongrois boiteux, surgit à l'improviste - ou presque. 

Que ce récit d'une créature de l'ombre, pitoyable ( croyant assassiner sa maîtresse et l'amant de celle-ci, il ne parvient qu'à les blesser et à s'enchaîner à une faute primordiale, qui ne le laisse pas en paix) se situe au coeur des années sombres qui encerclent la Grande guerre ne surprend pas. Joseph Roth, en 1936 est dans un état de délabrement avancé, ce qui explique peut-être qu'il moud serré, dans ce roman mal connu, mal aimé, les grains étranges de la haine de soi, de l'illégitimité, de l'imposture- privées, politiques , systémiques.  Des grains semés par une certaine forme de modernité, concernée structurellement par la terreur et la catastrophe, génératrice d'"une histoire de désolation" dont Roth fut lui-même l'une des victimes.

Extrait /

"Il nous paraissait se taire doublement. Quand un narrateur s'interrompt sans porter à ses lèvres la consommation qu'il a devant lui, il suscite chez ses auditeurs un étrange embarras. Nous nous sentions tous gênés. Nous avions honte de la regarder dans les yeux. Nous fixions sur notre boisson des regards presque stupides.
(...) Nous étions livrés pieds et poings au silence mortel. De 
longues éternités semblaient s'être écoulées depuis que G. avait commencé de parler. Des éternités, dis-je, et non des heures. Tous, nous regardions à la dérobée la pendule arrêtée du restaurant et il nous semblait que le temps était aboli. Sur la blancheur du cadran, les aiguilles ne se contentaient pas d'être noires, elles répandaient une tristesse véritable, une tristesse noire comme l'éternité. Les aiguilles s'arrêtaient dans une immobilité sournoise. Elles n'étaient pas immobiles à cause de l'arrêt des rouages, mais par une espèce de méchanceté et comme pour nous montrer que la suite du récit que G. s'apprêtait à reprendre serait une histoire de désolation. L'éternelle histoire qui n'est tributaire ni du temps, ni du lieu, ni de la nuit, ni du jour. Puisque le temps s'était suspendu, le lieu où nous nous trouvions s'affranchissait lui aussi de toutes les lois de l'espace. Nous n'étions plus sur la terre ferme, mais sur les eaux sans cesse oscillantes de l'océan éternel. Nous étions sur un navire. Et nous voguions sur la nuit."

Joseph Roth, Notre assassin, Christian Bourgois, 1994, Paris. Nouvelle traduction et édition chez Rivages Poche, 2014.

vendredi 17 octobre 2014

MARGUERITE BURNAT-PROVINS / Art et Hallucination


Extrait/ 



"Le nom est toujours entendu dans l'oreille droite, au moment où la figure passe. Il est souvent accompagné de la qualité, d'une indication quelconque de circonstance.
Il y a de fréquentes interruptions. Durant des mois, je ne vois rien et n'y pense plus. Je n'appelle jamais ces personnages. Quand je dois en revoir, je suis prise d'une inquiétude spéciale, je sens de l'air sur mon visage et comme une main qui me serre la nuque, alors le cortège reprend. J'ai vu passer, pendant plus d'une heure, une chose ravissante, impossible à saisir. C'était un défilé de petits personnages à cheval, je voyais les chevaux seulement au-dessous du poitrail, ils allaient assez lentement, par rangs de plusieurs, se touchant, harnachements et costumes magnifiques, c'était superbe. J'entendais les pas des chevaux. C'est la seule fois où une vision a duré si longtemps. J'étais au lit, très tranquille.
Pour les têtes, une seule est demeurée en suspens plus de dix minutes. (...)
A part ces deux cas, c'est la rapidité foudroyante. Souvent, le soir, quand je suis couchée, dans l'obscurité, je vois des bouches de femmes, par milliers, tellement vivantes et colorées, qui sourient, qui rient, qui parlent, tout remue; c'est comme de grandes grappes vivantes."


Marguerite Burnat-Provins, in Art et hallucination, de Georges de Morsier, A la Baconnière éditions, Neuchatel, 1969.

jeudi 16 octobre 2014

ANGELICA GARNETT / Vérités non dites

 

Même si elle fut la dernière chroniqueuse d’un groupe de Bloomsbury qu'elle a connu de l'intérieur, ce serait une erreur de réduire le travail littéraire d'Angelica Garnett à ce seul pan documentariste.

Les quatre nouvelles (l'une est un petit roman, dur et brillant) réunies sous le titre éloquent de Vérités non dites ne laissent aucun doute sur ses qualités d'écrivaine. Petits mensonges, trahisons fatales, ressassements douloureux, personnages en quête d’amour et de reconnaissance… L'opacité des êtres se raconte à travers des situations acméiques à couper le souffle et transpirent de notre côté du réel. 
Au-delà du récit de relations compliquées, d'une impossible compréhension et de l'étrangeté des comportements entre proches, qu'éclairent si faiblement les lueurs d'une rétrospection  maladroite,  Angelica Garnett ne cesse de projeter la difficulté criante qu'elle a (eu) à exister.
Cette difficulté est d'évidence, quand mère et tante - les soeurs Bell- sont des  figures féminines d'exception, soufflantes de beauté et d'intelligence, consacrées toutes deux à leur pratique artistique ( la maternité en plus pour Nessa), quand on connaît la qualité symbiotique de leur relation et les remous qu'elle engendrait chez Virginia, torturée par la jalousie et maintenue dans une dépendance affective destructrice... Que dire ensuite du choix de la jeune Angelica, à la photogénie d'elfe préraphaélite, d'épouser, en guise de geste émancipateur,  un homme - l'écrivain David Garnett- dont la relation avec son père biologique - Duncan Grant- était notoire?...

Pas étonnant que ces fictions dégorgent toute une confusion sentimentale, toute une incertitude, celle d'une personne qui peine à se rassembler, à se ressembler. Quels que soient les prénoms de ses héroïnes Angelica Garnett se devine dans leur ombre, tremblante mais déterminée. 

Que les jeunes femmes tachent de s'émanciper de mères extraordinaires, et voici la nouvelle intitulée Aurore qui surexpose  deux personnages, dont l'une, la narratrice, piège mortellement l'autre, à l'ombre immense d'une mère idéalisée. Trop aimante, trop puissante, délétère. Pour échapper à l'engloutissement, peu de stratégies valables.

Ailleurs, c'est une femme plus âgée, seule, qui sombre dans le tourment d'une Amitié délicate, entachée de non-dits et d'embarrassements. La vérité n'est pas bonne à dire, elle ne l'est pas non plus à entendre... 

Impossible pour ces personnages féminins de ne pas se tailler aux rêts d'une phrase tranchante, d'une lettre irraisonnée, d'une conversation brouillée par la retenue des sentiments, lourde de conséquences. Quelle est/ fut /serait la juste distance entre les êtres? Existe-t-elle quand on aime? Qu'est-ce que le déraisonnable? Pourquoi d'aucuns s'engouffrent-ils dans l'intenable, là où d'autres peinent à secouer leur joug? Nul dans toutes ces nouvelles ne saurait se contenter des chemins tracés par la vie... Or pour chaque infléchissement le tribut est terrible, exempt de toute possibilité de compassion: mort, solitude, regrets obsédants. Points de non-retour. "Choses dernières". Absence, à l'autre d'abord. Le tuer parce que confusément, il constitue une menace. Sombrer dans la désolation. En vain. Parce qu'il est des réparations impensables.

Angelica Garnett, Vérités non dites, Christian Bourgois, Paris,avril 2012.

dimanche 7 septembre 2014

MARGARET ATWOOD / La servante écarlate

 


Extrait/

"Nous dormions dans ce qui fut autrefois le gymnase. Le sol était en bois verni, avec des lignes et des cercles tracés à la peinture, pour les jeux qui s'y jouaient naguère; les cerceaux des paniers de basket-ball étaient encore en place, mais les filets avaient disparu. Un balcon courait autour de la pièce, pour recevoir le public, et je croyais sentir, ténue comme une image persistante, une odeur âcre de sueur transpercée par les effluves sucrés de chewing-gum et de parfum que dégageaient les jeunes spectatrices, que les photographies me montraient en jupes de feutrine, plus tard en minijupes, ensuite en pantalons, puis parées d'une unique boucle d'oreille, les cheveux en épi, striés de vert. On avait dû y organiser des bals; leur musique y traînait encore, palimpseste de sons non entendus, un style se succédant à l'autre, courant souterrain de batterie, plainte désespérée, guirlandes de fleurs en papier mousseline, diables en carton, boule de miroir pivotante, poudrant les danseurs d'une neige de lumière.
Cette salle sentait les vieilles étreintes, et la solitude, et une attente de quelque chose sans forme ni nom. Je me rappelle cette nostalgie de quelque chose qui était toujours sur le point d'arriver et qui n'était jamais comme ces mains alors posées sur nous, au creux des reins, ou comme ce qui se passait sur le siège arrière, dans le parking, ou dans le salon de télévision, le son coupé, avec seules les images à clignoter sur la chair émue.
Nous soupirions après le futur. Comment l'avions-nous acquis, ce don de l'insatiabilité? Il était dans l'air; et il y demeurait, comme une pensée à retardement, tandis que nous essayions de dormir dans les lits de camp qui avaient été disposés en rangées, espacées pour que nous ne puissions pas nous parler. Nous avions des draps de molleton, comme ceux des enfants et des couvertures de l'armée, des vieilles, encore marquées U.S. Nous pliions soigneusement nos vêtements et les déposions sur les tabourets placés au pied des lits. La lumière était en veilleuse, mais pas éteinte. Tante Sarah et Tante Elisabeth patrouillaient; un aiguillon électrique à bétail était suspendu par une lanière à leur ceinture de cuir."

Margaret Atwood, La servante écarlate, R.Laffont, 1987.



dimanche 31 août 2014

ZELDA FITZGERALD / Accordez-moi cette valse


 Comment éviter d'évoquer la biographie de Zelda? Elle enserre son travail au risque de l'étouffer. Pourquoi ne pas lire "Accordez-moi cette valse" comme une fiction "neuve", que n'altérerait pas les scories de l'histoire personnelle? Impossible ici plus qu'ailleurs: la littérature n'est pas un objet pur, désincarné, cernable. Des énergies issues d'une résistance à des désordres et de tensions éprouvées dans une vie de femme - bref, une expérience- forment la matrice, le substrat de ce conte à l'envers. Ne pas prendre cela en considération paraît par conséquent une posture intenable, so...


Le seul roman de Zelda Fitzgerald tient dans les quelques mots qui constituent l'ouverture de The Crack-up, nouvelle culte de son célébrissime mari: "Toute vie est un lent processus de décomposition". Sous des airs de bluette en forme d'invitation à la danse de salon, Save me the waltz embrasse avec force la question de la dégradation, topos incontournable au regard de la psyché troublée, fragile et narcissique qui fut celle de Zelda, aux "qualités ondoyantes d'improvisation", hantée par la crainte de la désintégration au point de rechercher "le contrôle absolu de son corps". Anorexie, éreintement de la danse, après une forme déprimée de renoncement.

"On prenait ce qu'on voulait de la vie, si on pouvait l'avoir, et puis le reste, on s'en passait."

La jeune femme désabusée qui fait ainsi parler son héroïne a elle-même poussé en fleur du Sud, entourée de mille égards par une famille aimante, dominée par une figure paternelle autoritaire, que l'on retrouve dans son texte sous les traits du juge Beggs. En Alabama on ne plaisante pas avec la hiérarchie sociale, les bonnes manières et l'intégrité des jeunes filles par ailleurs élevées, à l'heure où la première guerre mondiale recourt aux forces vives de la jeunesse américaine, avec une forme innocente de libéralité. 

Bref, Zelda est la belle, sauvage et (très peu) languissante que le non moins jeune et beau - et désargenté- Scott va arracher à son Sud natal. La suite? Dolce Vita, enfant, dépendance à l'alcool, troubles psychiatriques et internement, solitude et mort tragique. Le couple se déchirant littéralement autour de la propriété intellectuelle de certains textes ( Combien de nouvelles co-écrites et non signées par Zelda? Combien de lignes de son journal, de ses lettres absorbées dans l'oeuvre imprimée et publique du prolifique Scott?...) Sur les derniers méandres empruntés par le duo il n'est que de lire le roman de Budd Schulberg, Le désenchanté... Entre autres.

Hormis ces entrées biographiques inévitables, Save me the waltz m'est toujours apparu comme une pierre brute. Alors que sa charge de violence a été étrécie (rappelons que Scott, paniqué par la teneur du texte est intervenu dans la réécriture du manuscrit envoyé à leur éditeur...) il foisonne de métaphores, de descriptions, d'angles de prises de vue peu communes, irriguées par une perception des situations extrêmement sensible et personnelle. De multiples points de rapprochement ou encore des comparaisons insolites versent dans un appel à la synesthésie, à l'instar d'un Nerval ou d'un Baudelaire tandis que la voix qui tente de s'affermir se révèle bouleversante et tendue à l'extrême -celui de la déraison- vers la nécessité de se dire. Perdue dans Naples, "... la voix de la ville est douce comme celle de la solitude..." Alabama accueille sa solitude et en tire la leçon, ce n'est pas celle qu'on lui aurait souhaité - et alors?

Que dire de plus du désordre intime de son auteur, clivée entre amour et affirmation douloureuse de soi, portée par le  désir délirant et dévastateur d'un corps dompté? A l'instar de son héroïne Alabama, Zelda s'est épuisée dans des efforts obsessionnels pour devenir danseuse classique et cette ultime et déchirante tentative d'exister ailleurs que sur le terrain des mots, jalousement gardé par Scott, occupe la moitié du roman, avant qu'il ne s'achève sur la conscience de son échec et une remise au pas douteuse. 

Plus tôt, Alabama Knight, David et leur fille Bonnie semblent fendre la vie sans vraiment se défaire des oripeaux ironiques de la génération des flappers, qui mettait un point d'honneur à vivre sur la crête... Certes, contrairement aux fictions de Scott, les partys de Madame se déroulent sur une côte d'Azur peu flamboyante, douteuse; New-York est un antre épuisant forçant à un repli bien conformiste dans une banlieue bon ton du Connecticut; les croisières semblent pouvoir mal finir - avis de tempête, avant de se retrouver " seule avec son corps dans ces régions impersonnelles, seule avec elle-même et ses pensées tragiques".

Les Grecs ont raconté que la tragédie tient pour une part dans la quête de ce qui doit rester invisible, caché... ou dans l'ignorance superbe de ce qui est de l'ordre de l'évidence.  Peut-être Zelda Fitzgerald a-t-elle su voir derrière le brillant de leur vie quel prix elle devrait en payer. Peut-être son talent s'est-il épuisé d'avoir défié l'ordre auquel elle se heurtait sans cesse ( mari, médecins, éditeur) pour écrire ces pages, qui, seules, lui ont évité de se dissoudre tel un personnage de la fiction fitzgeraldienne.

 "...je crois que je pourrais être un monde entier à moi toute seule..."


 
Zelda Fitzgerald, Accordez-moi cette valse, Robert Laffont, Pavillons poche, Paris, 2008.

dimanche 17 août 2014

ALAIN CORBIN / Le ciel et la mer

Celui que l'on désigne désormais comme l'historien du sensible, Alain Corbin,  creuse de livre en livre les sillons d'une mémoire des formes qui nous environnent, des traces qu'ont si peu laissé les anonymes ordinaires de l'histoire quotidienne, des friches abandonnées par l'écriture historiographique en des temps anciens ( ou qui nous apparaissent tels, grâce à lui et à quelques autres, de G. Didi-Hubermann à Arlette Farge, pour aller très vite)"Champs Histoire" édite pour six euros (!) trois conférences prononcées à la BNF  en novembre 2004. Il y est question d'eau, douce et salée, d'horizon et des rivages auxquels l'auteur a consacré l'un de ses plus beaux livres, "Le territoire du vide", de variations climatiques et chromatiques, d'"humeurs".... Bref,  de la manière dont, à travers l'histoire de notre attention aux phénomènes météorologiques et au paysage aquatique  nous pourrions élaborer les contours d'une histoire de notre rapport au corps,  au voyage et à l'ailleurs, au temps aussi - libéré du travail, dérobé aux exigences sociales avant que l'ère des loisirs  ne transforme en passage obligé les lieux de la baignade. L'eau douce, plus discrètement goûtée,  tient sa place dans ces déambulations à travers les processus, les oeuvres (Michelet, Zola, Jules Verne, Bachelard, Bernardin de Saint-Pierre) qui ont construit une identité, une modernité qui sont encore les nôtres.  

Encore un livre qui en contient d'autres et a l'air de les offrir à bout de pages pour une invitation au voyage et à la rêverie, pour un retour stimulant sur des territoires familiers, dont la puissance symbolique et sensible, pour n'être pas souvent formulée en termes rationnels, n'est pas moins fortement présente.

Alain Corbin, Le ciel et la mer, Flammarion, Paris, Avril 2014.

Photographie: Bernard Plossu

vendredi 8 août 2014

ANNE WALDMANN / Surf a tide of weirdness - Surf sur une marée d'étrangeté


Extrait/ 

"J'ai entendu j'entends encore parler d'elle par telle ou telle personne que j'aime ou quelque amant comme quelqu'un à qui je ressemblerais et j'ai pris ça en compte dans ma technologie d'inscription, et comme j'avais des questions, beaucoup de questions, questions sur sa vie, sa vie de l'esprit et sa vie d'avoir joué tant de rôles, comme si dans l'entropie d'une pulsion de mort on eût dit qu'elle collectionnait les rôles, tellement de rôles à tenir, tant d'autres visages de moi, puisque je lui ressemblais. Tant de doubles troubles."Je" comme fantôme ou "fonction", Je comme "factotum" ou Je comme poète dans mon activité subversive antérieure structurée par l'être-poète, et nombre de rôles postérieurs inspirés par les siens. Y penser. Les compter, en garder une trace: ils sont nombreux. Conglomérats de tendances séductrices, tendances dangereuses, papier, carton et ruban pas ton truc. Rage. Coeur brisé. A bout de nerfs. Pleurnicharde pas ton truc. Bourreau des coeurs peut-être. Un fusil, une dague, 3 volcans furieux dedans. Un Nazi paumé dedans. De moi émane un spectre qui remplit son jeu, remplit son écran, enfile sa chaussure dont je me demande quelle taille elle fait. C'était ma première question. Trente-neuf, quarante, étroit je dirais. Ils semblent (ces corps, ces morceaux de corps sur lesquels nous projetons si fort) plus grands à l'écran qu'ils ne le sont dans la vraie vie. Et c'est intéressant de deviner quand on voit un corps dans l'embrasure d'une porte, quand on voit un corps dans la rue, quand on voit un corps traverser une pièce et s'asseoir ou ouvrir une porte, main sur le cuivre de la poignée de porte, quelle est la mesure du reste de l'architecture par rapport à cette main par rapport à ce corps à ce visage (...). Angles de conflits relationnels.(...) Simulacres."

Anne Waldman, Surf a tide of weirdness, maelström Compact #8, Bruxelles, 2010.






mercredi 30 juillet 2014

ELIZABETH HARDWICK / Nuits sans sommeil

Lire "Nuits sans sommeil" équivaut quelque peu à se retrouver dans la posture d'une bille de flipper, catapulté toutes les quinze lignes d'un lieu à un autre ( et les lieux ici ne se comptent plus, mais s'énoncent avec une précision systémique que seul le geste qui consisterait à les marquer d'une épingle sur une carte murale des U.S.A.pourrait encore prolonger!): New York, Lexington/Kentucky, le Vermont, Amsterdam, le Maine, New York encore... La ronde des villes comme un cadre mouvant et signifiant, qui informe chacune des déchéances, chacun des effondrements qui émergent d'un passé proche ou de temporalités plus lointaines ( entre les années quarante et les seventies). Là encore faisant salutairement s'égarer le lecteur  sur les lignes de faille d'une existence de femme, traversée inévitablement - peut-être plus qu'une autre du fait de la multiplicité des expériences- par la danse hasardeuse des rencontres, des disparitions et des surgissements. 

Souvenirs, insomnies, retours à la surface de vieux compagnons de misère  participent à une parade fébrile où la désillusion, la tristesse le disputent à une forme d'incrédulité: tout le temps qu'Elizabeth Hardwick raconte ses "nuits sans sommeil" elle semble animer deux métaphores, celles des boîtes gigognes et du théâtre d'ombres, ce qui n'a pas échappé à la perpicacité de  Joan Didion. Mais le geste de Pandore ici ne s'accomplit pas de manière dévastatrice. La narratrice organise à distance toujours le monde flottant qui fait s'échouer sur les marges de sa mémoire quelques corps et voix - dont celle, inoubliable, de Billie Holiday, fracassée et fulgurante.   


A narrer d'aussi près ces expériences du désastre et de solitudes ravageuses, on ne ressent pourtant nulle fascination voyeuse. Ce qui prévaut ici est de l'ordre de la sympathie " pour les victimes de la paresse et des erreurs éternellement répétées, sympathie pour la tendance de ces vies à obéir aux lois de la gravité et à couler tout au fond, en tombant aussi lentement et doucement qu'un cerf-volant, ou bien à se briser dans la violence, en se fracassant." Petites phrases, sèches et claires comme une pensée bien aiguisée sur le tranchant de la vie vécue ou pas ("Est-ce suffisant?- Peu importe que ce soit la vérité."), portraits inoubliables d'individus aux confins les uns des autres - Ida, Le docteur Z., Alex, Josette- sont le substrat sur lequel s'édifie une question de taille - "Est-il possible que je sois le sujet?"- à laquelle Hardwick a su répondre par l'affirmation d'un "je" auteur de fiction et d'essais littéraires brillants avant de cofonder The New York Review of Books...

Sur l'impossibilité de tenir son récit sur une note légère, ironique, sur les meurtrissures que nous nous infligeons les uns aux autres tout le temps que le cirque passe, sur la nécessité absolue et délicieuse de l'amitié, du partage, de la parole, la dernière page de son livre vaut comme un talisman...



"Le tourment des relations personnelles. Rien de nouveau là-dedans, si ce n'est le travestissement et la fuite sur les ailes des adjectifs. Douceur des poignards qui transpercent à la fin des paragraphes.(...)
Ceci mis à part, j'aime à être connue par ceux qui me sont chers. Assistance publique, concept magnifique. De sorte que je suis toujours au téléphone, que je passe mon temps à écrire des lettres et que, dès le réveil, je m'adresse à B., à C., à D.-ceux à qui je n'ose pas téléphoner avant le matin et avec lesquels il me faut pourtant parler tout au long de la nuit." 

Elizabeth Hardwick, Nuits sans sommeil, Buchet-Chastel, Paris, 2014.




vendredi 18 juillet 2014

JEROME PRIEUR / Séance de lanterne magique




"C'est un pétillement. Autour d'elle tout doit polir son éclat. L'image n'est peut-être rien à côté de la source qui la diffuse, cette promesse qui lance ses escarbilles et rend le monde translucide: de la lumière, sans vision pour la ternir, le pur rayonnement des choses, sans obstacle, sans écran . N'y aurait-il rien à voir, la lanterne magique est douée d'une vertu exorbitante: elle donne la vue, elle comble le regard, elle l'éblouit.


Qu'est-ce que le monde pour notre coeur sans l'amour?  Ce qu'une lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes qui passent, encore ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là, et que, tels des gamins ébahis, nous nous extasions sur des apparitions merveilleuses. ( Goethe, les souffrances du jeune Werther, 1787)

Avec la projection, l'image devient en effet proprement lumineuse. Elle est évidente et comme telle elle est aveuglante, elle rend aveugle. Elle est visible mais à perte de vue, si bien qu'il faut y regarder à deux fois, au moins. Elle crève les yeux: elle est ce hiatus qui s'entrebâille entre voir et ne rien voir, voir sans voir, voir ce qu'il ne fallait pas voir, ne pas voir ce qu'il fallait voir, voir regrettant d'avoir vu. L'image est brouillard, elle est ce trouble entre la vue et la bévue, la surprise et la méprise. On la voit, et en même temps c'est la loi de l'image, sa logique, que de passer toujours à côté d'elle."

Jérôme Prieur, Séance de lanterne magique, Gallimard, 1985.

mardi 1 juillet 2014

DANS LES VALISES... /


Richard Farina, L'avenir n'est plus ce qu'il était, 10/18.

Dans l'ombre des stars de la Beat generation - Kerouac, Cassady, Ferlinghetti, Ginsberg- un jeune homme sombre, au visage anguleux et grave.  Chanteur folk auprès de sa jeune femme, Mimi, une petite soeur de Joan B., il est l'auteur d'un unique roman que sa disparition accidentelle quelques jours après sa parution propulse du côté des livres cultes, pour autant pas si faciles à se procurer... La légende se repaît alors des atours d'un corps, d'un visage à jamais jeunes, iconisés.  Rien dans "Been down so long it looks like up to me" n'a l'air vraiment abouti , mais c'est tant mieux que ce texte ahuri, brouillon, tout entier tourné vers le jeu - de masques, de rôles, à la vie à la mort.

Joyce Carol Oates, Mudwoman, Philippe Rey, Paris, 2013.

Parce que c'est l'été... et qu'avec JCO, il n'y a pas vraiment de surprises: soit c'est un mauvais cru, redondant et creux - dans ce cas, eh bien, il s'oubliera sur une plage bretonne - soit c'est un récit implacable et glaçant, excellent prétexte pour revenir vers un auteur dont le journal paru il y a quelques années m'avait paru "tenir le coup", sans rien dire d'un petit recueil sur le métier d'écrire, pas si mal non plus... ( En oubliant volontairement l'objet livresque non identifié et passionnant que constitue Blonde!)


Colette Peignot, Les cris de Laure, éditions Les Cahiers, Paris, Juin 2014.

Irrésistible dès qu'entrevu, il disparaissait de la pile d'occasions même pas encore répartis dans les rayons de G.! Il suffit d'ouvrir  ce mince livret d'écrits et lettres inédits pour se gorger de phrases telles que "Laisse-moi te dire sans suite mille choses et tout moi-même" ou " Il n'y a plus autour de moi que les éboulements et les échafaudages d'une ville mort-née".
Pour noircir les carnets de l'été... et retourner au plus vite vers d'autres pages, lancinantes, bouleversantes.

Le Black Mountain College, Alan Speller, La lettre volée, Paris, Juin 2014. 

Je tourne depuis plusieurs mois déjà autour de la figure d'Ani Albers, redécouverte à l'occasion d'une exposition remarquable qui s'est tenue l'automne dernier au MAM. S'y montraient des tapisseries (triste mot au sémantisme polymorphe et quelque peu injuste), des oeuvres de fils, laines et autres matériaux entretissés ou jouant à pendre, étonnants attrape-rêves. Pas de surprise... La plupart des objets, tous splendides, effrayants, ou au contraire, vibrants de couleurs et d'énergie, étaient le fait de femmes artistes, quasi inconnues - si l'on excepte Sophie Tauber et Ani Albers, dont le nom m'était resté en tête après la lecture du  J.M.Chevrier, "La trame et le hasard". Reste à étudier sa participation à l'expérience collective et utopiste du Black Moutain College. Qui a dit qu'une mise en perspective, une contextualisation ne sont jamais inutiles?

Katherine Mansfield, Lettres, Stock, Paris, 1993.

Lues, à relire encore et encore pour s'enivrer à la fièvre, à l'ardeur de Katherine M. -la seule. Le Journal et ses nouvelles feront aussi le voyage, mais les lettres annotées, choisies ont leur place dans ces journées insolentes de l'été, chargées comme de bouquets de mille et uns projets... Voici, je crois, ma préférée, adressée à Lady Ottoline Morrel, proche aussi de Virginia Woolf.

" Hampstead, 28 juin 1919

Ce froid diabolique persiste. Je suis encore dans ma ceinture de sauvetage, plâtrée d'onguents à l'intérieur. Oh! ces nuits- assise dans mon lit à attendre que les arbres noirs deviennent verts! Et pourtant, quand vient l'aube, c'est toujours trop beau et trop terrible. La venue de la lumière paraît si miraculeuse que cela vaut presque la peine de l'attendre. puis, à mesure que les heures sonnent dans la nuit, j'erre à travers des villes - en rêve. Je glisse invisible le long de rues inconnues, je me demande qui vit dans ces grandes maisons aux lourdes portes, ou, sur un quai, je regarde les bateaux appareiller dans l'obscurité et je hume le parfum nocturne de la pleine mer - jusqu'à ce que l'insomnie devienne une béatitude.
Votre propre vie - votre propre vie privée, secrète- quelle chose étrange et réelle! Personne ne sait où vous êtes - personne n'a même la moindre idée de ce que vous êtes.

Les Brontë - hier soir, au lit, je lisais les poèmes d'Emily. En voici un:
Je ne sais comment tombe sur moi
Ce soir d'été, silencieux et solitaire, 
mais le vent faible a, tendrement,
Quelque chose d'un ton passé.

Pardonnez-moi d'avoir fui si longtemps
Votre aimable accueil, terre et brise!
Mais le chagrin flétrit même les forts
Et qui donc peut lutter contre le désespoir?

Ce premier vers, pourquoi est-il si émouvant? Et la simplicité exquise de " pardonnez-moi"... Je crois que la beauté de ce poème tient à ce que nous sommes assurés que ce n'est pas une Emily déguisée qui écrit - mais Emily. Si la poésie moderne nous donne une si piètre satisfaction c'est, en partie, parce qu'on n'a pas la certitude qu'elle appartienne vraiment à celui qui l'écrit. 
Quelle fatigue, n'est-ce pas, de ne jamais quitter le bal masqué - jamais- jamais!
(...)"







lundi 30 juin 2014

CONRAD AIKEN / Neige silencieuse, neige secrète

Sensation délicieuse que de savourer à part les autres une expérience secrète, qui convoquerait tous les sens et recouvrerait le réel d'une luminescence particulière. "Neige silencieuse, neige secrète" ne parle que de cela - et c'est là sa beauté...

Paul Haselman, douze ans, vit des journées rythmées par ses va-et-vient entre l'école et la maison. Ce qu'il connaît du monde se tient juste là, entre ces deux espaces, entre les deux pôles d'une vie diurne ordinaire et de nuits solitaires où le rêve ensevelit le reste et finit par s'imposer comme la seule réalité qui vaille. Au fil des pages, de biais, surgit la possibilité de la folie du garçon, qui serait celle d'une plongée dans un grand blanc hallucinatoire. En effet, Paul perçoit le silence tactile de la neige fraîchement tombée - absente à chacun de ses réveils- et il bascule peu à peu dans une irréalité physique que contredisent les jours qui passent ainsi que les conversations avec ses parents désemparés par son attitude étrange. 

Le réel devient pour lui un "contrepoint". Ainsi ses trajets quotidiens lui offrent le spectacle d'une fadeur qui lui fait tendre de tout son être vers l'éblouissement de ses hallucinations. Objets disparates, ternes, sales, sont des résidus non absorbés dans la magie blanche et froide et scintillante de ce monde secret et comme inversé. 

La nouvelle, dans sa dramaturgie, prépare au pire, à un tragique acmé: le poids que constitue cet accès à une réalité secrète, nul adulte, parent ou médecin, ne saura en dégager l'enfant. Le troisième "acte" scelle définitivement l'échec de la tentative parentale pour ramener Paul à une forme de rationalité normative; loin de céder, il (s')abandonne dans un demi- aveu ( "J'aime penser à elle"), comme un soupir. Aux yeux des autres il semble désormais un monstre. Et lorsque sa mère, dans une tentative désespérée de le reprendre, fait irruption un peu plus tard dans sa chambre, c'est avec haine qu'il la repousse, pour s'enfouir irrémédiablement dans les replis d'une vague neigeuse, qui l'entraîne dans d' inquiétantes volutes.
- Quand le rêve est une autre vie... 

Conrad Aiken, Neige silencieuse, neige secrète, traduit par Joëlle Naïm, La Barque éditions, juin 2014, Paris. ( La nouvelle est accompagnée par deux textes de la traductrice et d'O. Gallon, éclairants.)
Photographie: Perrine Lamy-Quique

EXTRAIT /

"Sa beauté allait simplement au-delà de tout - au-delà de la parole et au-delà de la pensée- éminemment incommunicable. Mais comment alors trouver un équilibre entre ces deux mondes dont il avait sans cesse conscience? On doit se lever, on doit aller prendre le petit-déjeuner, parler avec maman, aller à l'école, apprendre ses leçons-  et parmi toutes ces activités, essayer de ne pas paraître idiot. Mais comment faire si pendant tout ce temps-là on essayait aussi d'extraire sans rien en perdre ce qui faisait les délices d'une autre existence, tout à fait à part, et dont on ne pouvait ( si tant est qu'on le puisse) parler facilement? Comment allait-on expliquer? Expliquer, serait-ce sans risque? Serait-ce absurde? Cela voudrait-il simplement dire qu'il allait s'attirer des ennuis, d'un genre qu'il ne cernait pas bien?"




 

lundi 23 juin 2014

DAVID RIEFF / Mort d'une inconsolée


"Ce n'est qu'au bout de plusieurs mois après sa mort que j'ai trouvé la force nerveuse de lire son Journal. J'ai été écrasé, ce faisant, par le sentiment de malheur profond et récurrent qui en émane. Pas moins déconcertant: le fait que dans les notations les plus désespérées elle continuait à élaborer des projets pour l'avenir. Ce qu'elle voulait écrire mais aussi lire. Les pièces qu'elle voulait voir, les musiques qu'elle voulait écouter ou réécouter. Elle commence à dresser une liste de mots ( domaine éditorial, introduction, Scrimshaw, préconditions somatiques, marbre), de citations ( Gertrude Stein:" la poésie est noms, la prose est verbes"), de faits épars (" description d'un graffiti, Gerard Houckgeest / 1600-1661 / - la tombe de Willem Le Silencieux au Nieuwe Kerk de Delft: graffiti à la base de la colonne - dessin d'enfant avec chapeau, en rouge"), puis, assez vite elle souligne une nouvelle idée, se projetant à nouveau dans l'avenir, dans le monde qu'elle s'est construit.
Elle savait, je crois, que c'était là la source de sa force et de sa malédiction. Dans l'une des notes datant du début des années 80, elle affirme: " J'écris comme je vis et ma vie est pleine de citations." Puis elle ajoute: " Change ça." Mais elle ne le fit jamais. 
 Comment l'aurait-elle pu? Son Journal confirme ce que j'ai toujours pensé d'elle: quoi qu'il lui arrive, si contrariée, défaite, piégée ou incomprise qu'elle pût parfois se sentir, elle finissait par se redresser, le regard fermement dirigé vers l'avenir - vers ce qui venait ensuite. Ce n'était pas seulement de l'ambition, de la curiosité, de la vanité, ni même le désir de conformer ses actes à ses résolutions les plus profondes datant de l'adolescence, et qu'elle décrit parfois comme la volonté de se "surpasser". C'était tout cela à la fois bien sûr, mais, plus profondément, c'était aussi, me semble-t-il, une capacité presque infantile à l'émerveillement. Cet émerveillement la nourrissait, la soutenait, la propulsait de projet en projet, de voyage en voyage, de performance artistique en performance artistique. Il peut sembler stupide de formuler les choses ainsi, mais c'est un fait: ma mère n'avait tout simplement jamais assez du monde."

David Rieff, Mort d'une inconsolée, Les derniers jours de Susan Sontag, Climats, 2008, Paris.



mardi 10 juin 2014

NEAL CASSADY / Un truc très beau qui contient tout


" A QUI DE DROIT:

Par la présente je certifie, à toutes les femmes sans exception à qui il pourrait s'avérer nécessaire de présenter ce document, l'authenticité et la conformité des termes mentionnés ci-dessous du code "pénal" qui entre en vigueur ce jour en vertu de l'accord n°7013. Ceci annule de fait tous les accords précédents & dans l'éventualité où des règles ultérieures seraient décrétées durant l'application de cet arrêté, il est entendu qu'aucune modification ne sera faite de l'accord n°7013, ni aucune règle appliquée qui contredirait expressément les clauses & les termes de la charte n°7013.
Les articles du décret n°7013 sont certifiés exacts tels qu'ainsi modifiés & attestent que:
1) Je souhaite et ordonne que les conditions suivantes soient appliquées avec la plus grande régularité & la plus grande vigueur par mon mari Neal L. Cassady, que j'autorise à:

a. rencontrer toutes les femmes qu'il est possible de rencontrer afin de tenter, sans restriction aucune, consciente ou émotionnelle, de les séduire sans délai, implication personnelle ou inhibition.
b. D'autre part, il est tenu pour acquis que toutes ces liaisons se poursuivront afin de combler ses débordements physiques & qu'il n'y aura aucune restriction concernant le nombre ou le type de pénétrations sexuelles.
c. Il est dispensé d'éprouver la moindre culpabilité, le moindre sentiment d'avilissement ou de honte, et il n'en résultera aucun conflit psychologique de quelque nature que ce soit.
d. Les attributs du corps de chaque femme seront tous inventoriés & appréciés par ses soins sans entrave ni crainte d'en concevoir de la pitié envers le mien.
e. Par ailleurs il est stipulé qu'il jouira d'une totale liberté dans sa sélection, et dans ses déclarations concernant toutes les femmes, jeunes filles comprises.
f. Enfin, il lui est accordé toutes les libertés possibles et imaginables non spécifiées ci-dessus en rapport avec les femmes & toutes ces libertés seront conformes à sa personnalité & à sa disposition d'esprit sur le sujet.

Il est pleinement entendu par ma personne qu'il lui faut pourvoir aux besoins émotionnels de son âme. En pleine possession de mes moyens (juridiques) & de mes facultés, j'appose ma signature sur ce document dont la date d'expiration sera la date à laquelle notre mariage sera rompu.

DIANA H. CASSADY

P.S. Avec l'autorité que me confèrent 27 années de tempérament éminemment sexuel - insatisfaite en amour jusqu'à la névrose ( ce qui a nécessité 6 ans de traitement psychiatrique intensif) & mon esprit et mes émotions étant ainsi conditionnés, je suis mieux qualifiée que quiconque pour juger des capacités sexuelles de Neal. En conséquence, je certifie qu'il est le nec plus ultra de la satisfaction sexuelle et du plaisir. Son habileté à prodiguer la satisfaction sexuelle est manifeste en vertu des déclarations sous serment de toutes celles que je connais à qui il a fait l'amour. Toutes sans exception déclarent avec ferveur qu'il est "le meilleur coup des Etats-Unis". "

J'aime infiniment que ce livre, le premier volet des lettres de Neal Cassady, traduit en français soit dédié  à la mémoire de Carolyn Cassady,  dont le livre "Sur ma route" est une version émouvante et dérangeante de sa vie aux côtés des enfants terribles de la Beat Generation. Carolyn Cassady est morte en 2013 et elle a le mérite d'avoir témoigné de sa  lutte constante et difficile pour se gagner une indépendance, une liberté intime et sociale chèrement payées: estime de soi malmenée, confiance trahie,  disputes et situations sordides,  solitude... Bravo donc aux éditions Finitude pour rappeler qu'"elle aussi avait fait de sa vie un truc très beau qui contient tout"!

Reste cette lettre, au milieu d'autres tellement folles et bouleversantes, qui disent ferveur et angoisse de vivre. Signée par Diana, une autre de ses épouses, probablement écrite sous la dictée de Neal - stupéfiante: il n'est plus question de Cassady l'enjôleur ivre de brûler sa vie, mais, comment dire? d'une espèce de tyran arrogant , narcissique délirant et autoritaire. A moins qu'il ne faille rire de l'énormité de la farce? C'est tentant mais j'ai des doutes... et surtout,  la pirouette permettrait une fois encore de faire passer l'inacceptable...  Un texte donc comme un révélateur  d'un sentiment de surpuissance - certainement entretenu par l'usage quotidien de psychotropes,  d'une forme de panique - à l'idée d'être surpassé,  mis en concurrence etc...

Blanc-seing pour satisfaire une libido prédatrice,  que l'inscription dans le cadre d'un pseudo contrat "purifierait" en quelque sorte, alors qu'il n'acte que la suprématie d'un vouloir malade, nourri et validé par la soumission de sa partenaire "privilégiée" du moment,  aliénée au point de se réjouir de "pourvoir aux besoins émotionnels de (l') âme"de son époux!

Or cette trace pathétique du rapport de domination à l'oeuvre entre un homme et des femmes dans la Beat Generation n'est pas à minorer, et repose la question d'un étrange déséquilibre: alors que Neal Cassady fut pourvu d'une stature d'écrivain génial par son ami Kérouac  à partir du matériau même de ces lettres, pourquoi les compagnes de ces écrivains iconisés ont-elles pu être tenues à l'écart, sans obtenir tant de reconnaissance critique  pour leurs propres oeuvres, sous prétexte qu'il s'agissait la plupart du temps de "mémoires", de documents et non d'un versant expérimental, et partant, subversif  de la littérature? Réactivant la question du "pourquoi" de ce choix de s'en tenir à une forme d'écriture hors fiction -  il faudrait alors aller voir du côté de Christine Planté et de la petite soeur de Balzac... Pour moi je réaffirme que Joyce Johnson ( auteur de "personnages secondaires", voir ici),  Elise Cowen ( dont les poèmes sont à peine disponibles depuis quelques mois) et C. Cassady ont pris leur part de cet élan libérateur et salutaire initié par les poètes beat, sans que ces derniers leur aient concédé un talent littéraire quelconque.  Alors rire ou pleurer ( y compris de rire?), libre à chacun(e) mais de grâce,  convenons qu' il fallait oser...

 Neal Cassady , lettres 1944-1950, (lettre du 17 août 1950), Finitude, Paris, février 2014, traduction et présentation par Fanny Wallendorf.

jeudi 29 mai 2014

GINA PANE / Rêve n°12, 1972



"Il faisait chaud, c'était le milieu de l'été. Au fond du jardin, je jouais avec une poupée en l'immergeant dans le bassin aux poissons rouge-argent. Ma mère qui était assise depuis un long temps déjà sous le grand chêne, vint près de moi et me dit: - Elle dort! non, je répliquai: elle est morte! Ma mère s'éloigna d'un pas rapide vers la maison, monta dans ma chambre et ouvrit la seule fenêtre de celle-ci. En s'adressant à moi, elle me fit des signes de sa main droite, quand subitement, sa main devint écarlate et de grosses gouttes de sang allèrent s'aplatir sur les petites pierres blanches qui bordaient la maison.

Une grande peur m'envahit et je fus incapable d'émettre aucun son et de faire un mouvement. Bien qu'horrifiée, je fus distraite par le passage inattendu derrière le chêne de notre unique voisin qui habitait à vingt mètres de la haie du jardin, face l'aile droite de notre maison. Il s'arrêta quand il fut sous la fenêtre d'où ma mère, dans un mouvement toujours plus lent, agitait sa main ensanglantée. Il s'agenouilla sur le gravillon clair, prit un à un, les cailloux tachés et les nettoya avec un petit tissu bleu, avant de les faire disparaître dans sa poche de la veste en velours vert que j'avais toujours connue."

Gina Pane, Lettre à un(e) inconnu(e), ENSBA, 2003, Paris.

mardi 27 mai 2014

COLETTE / Un bien grand amour - Lettres à Musidora



Du recueil en lui-même, j'ai peu à dire... Mais qu'il est bon de retrouver la voix affectueuse et  caressante de Colette, entre deux eaux, à la fois amoureuse et amie attentive.  Pour cette épistolière rare chaque interlocuteur est prétexte à prendre la maîtrise d'un réel qui lui échappe cruellement ( la grande guerre la laisse esseulée à Paris ) tout en prenant ses distances avec sa propre angoisse, en maintenant le fil d'une conversation, d'un babil, où, sous la légèreté des confidences féminines se devine toujours la tension,  l'énergie, l'envie de vivre qui caractérisent, plus que tout autre Colette.
 Il s'agit ici, par la virtuosité qui lui est coutumière, de partager, d'opérer une rencontre, un point de contact. Réclamant un service, le plus prosaïque, ou prodiguant ses conseils d'experte es amour, Colette fait la démonstration d'un sens ahurissant de la franchise, de la camaraderie qui existe parfois entre filles -  peut-être une fois "évacuées" les questions de séduction et de jalousie. D'un "parler droit" qui n'exclut pas la sophistication de la langue... Bref, une façon rare d'être dans l'écriture et le rapport aux autres.

  Plus âgée que celle qu'elle considère tendrement, après l'évanouissement des feux de la passion charnelle, comme une fille aînée, Colette   dispense à sa "Musi", telle une mère soucieuse de son bien-être,  pendant les cinquante années que dure leur amitié ( jusqu'à sa mort en fait)  soutien moral et aide de tout poil, en se montrant plus soucieuse et proche de Musidora qu'elle ne semble jamais l'avoir été de sa propre fille Bel-Gazou, très tôt reléguée "ailleurs". 

Entre les deux amies, anciennes amoureuses et encore quelquefois associées, une complicité assortie d'une solidarité réconfortante. En cela héritière du bon sens, du pragmatisme de sa mère, et avant-gardiste spontanée ( Chez Colette, la relation avec les femmes est toujours à privilégier sur celles qu'on entretient avec les hommes, ces créatures faibles, extérieures... quel que soit le degré de passion qu'on leur porte!) elle jongle entre confidences intimes, boutades triviales de collégienne et recherche de solutions pour aider une Musidora moins fortunée qu'elle, avant, bien sûr, qu'elle ne soit révélée par son rôle dans "LesVampires".

Pour autant "Un bien grand amour" se doit d'être prolongé par la lecture des lettres à Marguerite Moreno et à Annie de Pène ( la mère de Germaine de Beaumont) si l'on veut prendre toute la mesure de la capacité à aimer que Colette a manifesté à l'égard d'autres femmes, avec constance et générosité, des mots qui, pour le dire vite, réconfortent...

 Colette, Un bien grand amour, Lettres à Musidora, L'Herne, Avril 2014, Paris.

mercredi 30 avril 2014

ELFRIEDE JELINEK / mémoires

mémoires
traversent
les confins du monde
telles des coquilles d'oeuf
en moi
vibre 
encore 
la noce
du corbeau
une autre
vouée de vin
je suis
vraiment ailleurs
des tours claires
volètent
en tournoyant
sans cesse
tu les
vois
traverser
tous les murs
mémoires
je ne peux pas
le supporter
prenez
la machine à laver
sans soucis
de mes
moires
traversent
un grand 
mois de mai
noir
est devenu printanier
crie et hurle
un tout petit
enfant
je suis
seulement
sectionnées
mes veines
sont belles et
bien rouges
brillent clair-énorme
en montée
comme des échelles de corde
me ressaisis
en te
dépassant
mémoires

Elfriede Jelinek, Poésies complètes, édition et traduction par M. Jourdan et M. Sobottke, Westphalie Verlag, Wien, 2014.

photographie: Christine Gossler par S.Furuya

lundi 28 avril 2014

ALVARO MUTIS / La dernière escale du tramp steamer


 Que "...ne se perdent pas ici l'enchantement, la fascination douloureuse et pénible de ces amours qui, par nature transitoires et impossibles, ont quelque chose de ces légendes jamais épuisées..."


Sous de tels auspices l'histoire du vieux raffiot amoureusement et cyniquement nommé "L'Alcyon" ne pouvait que nous envoûter, d'autant plus que nous la lisions à des milliers de kilomètres de ces contrées moites, de ce capharnaüm tropical, de ces vapeurs d'Orient qui, davantage qu'une simple de toile de fond, la pénètrent et la structurent. Car nuit après nuit, alors que les chaudes journées sont consacrées au sommeil, permis par la climatisation qu'enclenchent les moteurs, le narrateur "premier" recueille d'un compagnon, capitaine du bateau depuis disparu, le récit de son histoire d'amour avec une beauté levantine nommée Warda Bashur, également propriétaire dudit "Alcyon".

Loin des pâles façades des villes d'Europe de l'Est, toutes chantournées et colorées de pastels gourmands où dominent vert pistache et jaune vanille, je m'enfonçai donc dans le sillage du vieux steamer, qui à chaque détour de ce que l'on nomme hâtivement "hasard", se découvrait au narrateur ignorant de son histoire.

 A chaque fois un peu plus fatigué, décati, immergé de plus en plus profond dans les eaux où son destin le faisait croiser. 

Que de chemin depuis Helsinski féériquement prise dans les glaces  aux crues boueuses et fatales de l'Orénoque... Sur cette route chaotique en apparence seulement ( à cinq reprises, le narrateur rencontre le navire fantomatique et dans cet étoilement se prépare comme par magie la possibilité pour lui de connaître, enfin, l'envers de cette présence mystérieuse) le navire se déglingue peu à peu et avec lui les amours de la jeune femme en quête de liberté / d'elle-même et du marin entre deux âges que cette liaison laissera exsangue, pareil à un spectre, à une ombre. 

Au delà de ce monde cosmopolite, plein d'agitation ou de langueur selon le rythme secret des ports du monde entier,  saturés de couleurs, d' odeurs, de bruits - je porte le souvenir violent de celles de peinture, du sel, de la graisse des machines et de la sueur de ceux qui oeuvrent là, péniblement- au delà donc de cette agitation préalable à la liberté des mers et des départs, "La dernière escale du tramp steamer" nous parle du monde des perdants, des vaincus de tout poil, et de la mélancolie qui les ayant empoignés, se transmet inévitablement à quiconque ose leur contact. 

"Il entra tout à coup dans mon champ visuel, avec une lenteur de saurien légèrement blessé. Je n'en pouvais croire mes yeux. Sur le fond de la resplendissante merveille de Saint-Pétersbourg, le pauvre cargo envahissant l'aire, ses flancs souillés de traces gluantes d'oxyde et d'ordures jusqu'à la ligne de flottaison. La passerelle du commandant et, sur le pont, la file de cabines destinées aux membres de l'équipage et  d'éventuels passagers avaient été peintes en blanc à une époque très lointaine. Maintenant une couche de crasse, d'huile et de rouille leur donnait une couleur indéfinie, la couleur de la misère, de la décadence irréversible, d'un usage désespéré et incessant. Irréel, il glissait dans le halètement d'agonie de ses machines et le rythme saccadé de ses bielles qui, d'un moment à l'autre menaçaient de se taire à jamais. Il occupait déjà le premier plan dans le spectacle immatériel et serein qui me saisissait, et ma surprise émerveillée se convertit en une impression difficile à préciser. Il y avait, dans cette épave vagabonde de la mer, une sorte de témoignage de notre destin sur la tere. Un pulvis eris en fin de compte plus éloquent et plus assuré dans ces eaux de métal poli avec, en toile de fond, la splendeur dorée et blanche de la capitale des derniers tsars."


Alvaro Mutis, La dernière escale du tramp steamer, Les cahiers rouges, Grasset, 1992. Traduction de Chantal Mairot.

samedi 5 avril 2014

OPAL WHITELEY / La rivière au bord de l'eau, journal


Rien ne saurait préparer à l'étrangeté de ce journal, écrit par une enfant de six ans à l'aube du vingtième siècle (1904-1905), au fin fond de l'Oregon, entre corvées et corrections à la badine...
Chez la jeune Opal Whiteley, on ne plaisante pas avec le réel et on n'apprécie pas davantage les incursions dans le fol imaginaire, le roman des fées que s'invente cette petite fille pleine de fantaisie. Sa mère, (qu'elle fantasme comme adoptive, s'imaginant toute sa vie être la fille française du prince d'Orléans et de la duchesse de Bourbon-Parme) semble la battre chaque fois que la fillette imagine une solution "personnelle" et imaginative aux problèmes du quotidien; les tâches ménagères occupent tout le temps qu'elle ne passe pas à l'école et la rugosité immédiate de ceux qui l'entourent peut aller jusqu'au déchaînement - outre les coups de "la maman" ce journal fut réduit en des milliers de morceaux par une soeur d'Opal, et il faudra huit mois à son auteur pour le reconstituer, des années plus tard, dans la perspective d'une publication. 

Mais revenons à l'étrangeté inquiétante du texte.  Tient-elle à la langue, enguirlandée des noms chantants dont Opal affuble les personnages de sa cosmogonie ? Vient-elle de l'échelle inhabituelle de ce monde enchanté, proche de celui des fées  chéries par Arthur Conan Doyle ? Où serait-ce que la parole jaillissante, loghorréique, de cette enfant, se fait poétique, salvatrice? Un peu tout cela, et aussi la légèreté, l'audace et le profond besoin d'amour qu'exprime cette voix. Amour, attention... C'est là que prennent leur place les cortèges magiques d'animaux et d'humains qui comptent parmi les proches d'Opal: Saddie Mc Kibben, l'homme-aux-grandes-enjambées-qui-siffle, le corbeau Lars Porsenna de Clusium, Elizabeth Barret Browning, une vache poétesse et William Shakespeare, le vieux cheval.Cocasse et tendre ménagerie.

Avouera-t-on que la frénésie perceptible, l'exaltation fiévreuse du journal laissent pressentir le déséquilibre? A Boston, Opal fait publier ce journal qui la rendit célèbre. Puis quelque chose bascule: ce sera le départ en Europe, l'Inde encore, à la recherche de son "père", dans la perspective délirante de son roman familial. Internée à Londres jusqu'à sa mort en 1982 (elle a 94 ans) son épitaphe - Françoise Marie de Bourbon-Orléans, "I spake as a child" - porte trace de son enfouissement dans les zones lumineuses de l'enfance. 
 Pour nous, nous nous contenterons de l'appréciation de l'éditeur, Ellery Sedgwick sur son journal:

" Rien ne lui ressemble ni ne risque de lui ressembler."  


Opal Whiteley, Journal au bord de l'eau, éditions La cause des livres, 2006.