jeudi 5 novembre 2015

LAURE / Histoire d'une petite fille ( extrait)



Je me plongeais dans la musique puis m'en détachais subitement, notant sur mon cahier: "pas plus valable que la drogue pour les drogués"; je me rendais très bien compte qu'à passer des semaines entières de Bach à Debussy, de Schumann à Ravel, de Rameau à Manuel de Falla, de Mozart à Stravinski, je ne faisais que changer de drogue et que rien n'était vrai dans ma vie. Il en était de même des lectures. "Viendra-t-il ce temps de la réalité?" Il faudrait une réalité à mon image, mais quelle est mon image? Je me retrouve en tant de contradictions et il faudrait que ma vie "monte" comme une fugue de Bach: un motif central qui s'amplifie, s'enrichit sans cesse, rencontre, s'assimile, rejette et puis demeure à la fois intact et changé. "


Laure, Histoire d'une petite fille, page 37, Les éditions du Chemin de fer,  collection Cheval vapeur, 2015.
Photographie: Colette Peignot.





mercredi 4 novembre 2015

JOHN BERGER / King & De A à X



 John Berger a fait il y a déjà longtemps le choix de concentrer son travail d'écriture sur les déshérités, les inaudibles, ceux que vomissent dans des marges sales tant les villes gigantesques vouées à la représentation de la réussite et de l'ordre que  d'autres territoires ambigus, littéralement exhumés  par les guerres ou les situations de crises paroxystiques. Pas très loin de Volodine, de Bassmann... sans qu'on retrouve pourtant dans ses textes le lyrisme, les litanies et les scansions sauvages de ces deux-là. Ici la phrase est placide, faussement. L'os du réel affleure déjà. Il suffit.Ainsi dans les deux livres qui nous occupent, étrangement beaux, Berger donne le seul point de vue qui l'intéresse encore dans la fiction, celui de personnages dont personne ne semble plus vouloir...

Devenir moderne de Flush, le texte précieux que Virginia Woolf a consacré au chien de la poétesse Elizabeth Barret, bientôt Browning, King est surtout son pendant misérable. Quand le premier, choyé, se heurtait au monde des humains dans le cadre étroit, empoussiéré, d'une grande demeure victorienne, témoin privilégié des commencements d'une histoire d'amour, le chien de Berger est une créature vagabonde, qui s'attache à deux êtres perdus, lâchés par la vie ordinaire. Un couple de clochards, réfugiés dans les replis d'un terrain vague aux abords d'une grande ville d'Italie ( A quelques indices résiduels, on pourrait entrevoir Rome , encore que Scappanapoli,avec ses venelles crasses...)et qui s'abrite sous la structure en carton peint de ce qui devient une "hutte" précaire et provisoire, bientôt soufflée par les bulldozers.
Un erzatz de foyer, de famille, narré à la première personne, celle qui, de la manière la plus simple, la plus évidente, nous engage totalement à embrasser la perspective -et celle-là seule- d'autrui. Le chien comme témoin de ce que savent s'infliger les hommes.
Oublier le passé, s'en tenir -"s'accrocher"- à l'heure à venir... Difficile et nécessaire programme lorsqu'on n'a plus rien. Et qu'il n'y a décidément rien à attendre, rien à redouter que l'anéantissement.

" La haine que les forts montrent aux faibles aussitôt que ceux-ci s'en approchent de trop près est propre aux humains; elle n'existe pas chez les animaux. Chez les hommes, il y a toujours une distance à respecter.Si l'on ne la tient pas, ce sont les forts, pas les faibles, qui s'en offensent - et de l'offense naît la haine."



 Autre récit, autre forme. A. écrit à X., son amant maintenu depuis si longtemps en détention dans une cellule de la prison de Suze. Ce couple, il se construit sous nos yeux, ou, pour engager le sens le plus juste ici, à voix nue.  
Elle -écrit, rapporte, petits faits, réflexions, souvenirs. Lui laisse s'épancher ses commentaires, sans rapport direct avec le contenu de  chaque lettre. Des bribes. Des silences avant tout. Qui en livrent tant sur ce qui l'a conduit dans cette cellule et sur l'état du monde, hors fiction... Leurs paroles sont enchâssées - dans l'édition française- entre deux portraits du Fayoum, deux temps, deux formes de représentations ayant en commun cette fausse fragilité du papyrus, support de l'écriture comme de la peinture. Elles volent de l'une à l'autre, portées par notre souffle, notre regard aveugle, elles cognent contre les parois de l'histoire, et laissent entendre la possibilité de la disparition, l'oubli terrible sauf à le dire ou le peindre.

John Berger, King, L'Olivier, petite bibliothèque, 2002 / De A à X, L'Olivier, 2009.

vendredi 30 octobre 2015

GREGOR VON REZZORI / Le Cygne

Gregor Von Rezzori a quelque chose d'un prestidigitateur capable, le temps de quelques pages, de retrouver temps perdu de l'enfance et géographie mouvante d'un pays disparu, la magnifique Bucovine - terre d'origine, entre autres, de Paul Celan et Aharon Appelfeld. Ce territoire d'une enfance "écoulée parmi des hommes socialement dé-rangés de leur position originelle, dans une époque historiquement dé-rangée" et narrée dans le superbe Neiges d'antan n'est rien moins qu'un fascinant palimpseste: turc au XVIè siècle, il devint autrichien au XVIIIè, roumain et soviétique au XXè (deux fois!) avant de constituer une région de la République d'Ukraine depuis 1991...

 Ainsi la perte, le désordre, l'exil perpétuel, parce qu'intérieur et "historicisé", habitent mélancoliquement l'oeuvre de Von Rezzori.

"Nous grandîmes dans le mythe d'une réalité ancienne, merveilleuse et perdue. En ce temps-là, nous étions déjà ce que sont devenus plus tard, après 1945, des centaines de milliers d'Européens: des fugitifs, des réfugiés, poussière dans le vent du temps."
 
Il se pourrait donc bien qu'ayant connu les "deux phases du suicide de l'Europe" l'auteur ne se contente pas, dans ce très court récit, de raconter de familiales retrouvailles autour des funérailles d'un oncle, à travers le regard acéré d'un jeune adolescent revenu de lieux plus amènes que la vieille demeure qui sert de décor à la nouvelle...  Ce fief familial se tient aux confins de l'Europe, sur un de ces territoires perdus, dé-nommés par l'Histoire, et acculturés au gré des revirements stratégiques et guerriers du vingtième siècle.

Autour d'un trou creusé pour y descendre la dépouille de l'oncle,et dedans lors d'une scène de séduction pathétique vont se nouer, via la conscience du narrateur qui fut ce jeune garçon, les fils  répugnants de la mort, figurée par une mouche vrombissante qu'il intercepte autour du cadavre exposé et ceux des désirs troubles, irrépressibles et irrésolus en même temps du désir, de l'éveil à la sexualité, obsédé qu'il est par la métamorphose de sa soeur en jeune femme. Plus tard la tentative de séduction sur une jeune paysanne, épisode révélateur de sa conscience de classe, de l'acceptation de la brutalité au service de sa propre satisfaction constituera le point d'orgue du récit, heureusement tenue en échec par un retournement de situation, l'irruption insolente de jeunes enfants qui le ridiculisent publiquement et lui imposent un départ sans retour, condition incontournable de la transformation en légende, transfiguration préalable à l'écriture.

Extrait:

" Il n'y avait pas de rideaux aux fenêtres, mais à travers les fentes larges comme un doigt des volets fermés, dont le bois vert à l'extérieur était passé et le blanc à l'intérieur jauni depuis longtemps, la lumière du soleil pénétrait en rais obliques d'une intensité presque palpable pour se fixer, immobile, sur des carrés de lumière superposés, dont les bases étroites dessinaient des zébrures sur le sol.
Ils se déplaçaient avec les heures, qui ne comptaient guère ici, comme les aiguilles d'un temps dont notre maison était sortie, une maison devenue étrangère qui n'était plus la nôtre. D'un pas incompréhensible qui nous devançait, elle était entrée dans une autre dimension du temps, dans un espace-temps au-delà de celui que l'on peut mesurer chaque jour, et nous aussi nous en faisions partie d'une manière étrange, sans toutefois y avoir part dans le présent de notre corps. Seul un écho de nous y était présent, quelque chose qui s'en était détaché; nous y vivions également, quoique de façon abstraite, c'est-à-dire sous la forme d'une légende. C'est sous celle des êtres de notre enfance, que nous avions quittée, ou celle de notre propre souvenir de nous-mêmes, que nous appartenions encore à cette maison, de même que notre oncle Sergueï, qui était mort à présent et s'était de la sorte définitivement transformé en légende, peu importait qu'il fût là dans la pièce voisine encore très présent et ne dût être enterré que le lendemain pour se décomposer lentement dans la terre jusqu'à n'être plus qu'un souvenir littéraire, un personnage tiré de nos récits."

Gregor Von Rezzori, Le Cygne, Editions du Rocher, 2006.
Photographie, la soeur de Rezzori.

samedi 17 octobre 2015

JOYCE JOHNSON / In the night café (Le café de la nuit)


Immobilisée pendant de longs jours j'ai mis à sac une pile de livres vaguement feuilletés, parmi lesquels trois récits, fort différents dans leur origine, leur trame ou leur univers sont entrés en résonance du fait de cette lecture rapprochée et, peut-être, des circonstances de leur découverte.
Deux d'entre eux sont portés par des voix masculines, des structures puissantes, maîtrisées, y compris dans les tremblements de la fiction: vieillesse, deuil, culpabilité se mêlent aux souvenirs d'une rencontre amoureuse au pays de Karen Blixen dans le Wallace Stegner," Vue cavalière" (chez Phoebus) et ce sont les propres journaux du protagoniste lus quotidiennement, vespéralement, à son épouse, qui permettent au couple d'affronter la mort imminente d'un de leurs amis dans le même temps qu'ils font retour sur un fragment de leur passé - un voyage au Danemark conçu pour tenir à distance la mort accidentelle de leur fils tout en revenant sur le territoire originel de la mère du narrateur. 
Au cours de ce déplacement, ils rencontrent une femme étrange, solitaire, fille d'aristocrates apparentés à Isaac Dinesen (qui fait une apparition inoubliable) et théoriciens -mais-pas-que eugénistes, dont la condition d'épouse d'un collaborateur notoire aurait permis la mise au ban. La double lecture, la nôtre et celle du protagoniste, devient le processus ritualisé et opérant, magique, qui rétablit les évènements du passé personnel dans une forme apte à soulager chacun du poids du non-dit, du secret amoureux et de la perte. 

L'autre opus est un roman de Leonardo Padura, au titre extrait d'un boléro oublié, "Brumes dans le passé"( chez Métaillié), chanté de la voix vénéneuse d'une beauté disparue. Toute une Havane trouble, luxueuse riviera aux nuits sans sommeil peuplées de riches américains, de trafiquants, politiques et gangsters de tout poil resurgit à l'occasion de la découverte hasardeuse d'une bibliothèque perdue. Au sein de milliers de volumes intouchés, époussetés depuis quarante ans sans que jamais leur ordonnancement ne soit entamé ( promesse faite au propriétaire exilé puis défunt) et celant d'inestimables trésors pour bibliophiles, un secret irrésistible, celui de la mort de Dolores del Rio. Il sera élucidé à coups de crimes crapuleux, aux accents mélancoliques d'un vieux boléro oublié ( la tristesse de ces chansons populaires, de ces voix habitées par ce qu'elles racontent ) et en parcourant secrètement ( ici c'est le lecteur qui a un peu d'avance sur l'enquêteur, lequel ne sera mis au fait qu'en dernier ressort) une liasse de lettres d'amour, désespérées.

Pourtant, malgré la virtuosité, l'intelligence et le caractère achevé de ces deux livres, ma préférence va au roman oublié de Joyce Johnson.

Une femme, jeune, pas vraiment assurée. Diffractés tout au long du récit, sans respecter tout à fait la chronologie, des morceaux de sa vie aux côtés d'un jeune peintre, Tom Murphy. Leur histoire (se) tient dans le New-York des années soixante, bien connu de Joyce Johnson qui reprend dans ce roman des motifs déjà présents dans "Personnages secondaires", son beau récit autobiographique sur la déflagration qu'avait constitué sa rencontre avec les membres de la Beat Generation. Réminiscences d'une description du café où les personnages se retrouvent après une soirée branchée, du portrait initial de l'épouse dure et vindicative de Tom, une prénommée Caroline (Cassady?), celle aussi du refus répété, profond de participer à la logique aliénante du travail salarié, ou du goût impérieux de l'errance, comme une fuite en avant... Sans omettre la dédicace adressée à Hettie Jones.

Trois romans qui ont en commun une attention extrême portée à la voix narrative. Cependant dans les deux premiers, la fiction déconstruit, mine des personnages constitués comme des figures masculines fortes, reconnues socialement, "assises", tandis que chez Johnson, la faille est inaugurale et le mouvement, inverse.
A l'opposé des deux héros solides confrontés malgré eux à des fractures intimes, des faiblesses que la trame romanesque expose, extirpe et les oblige à intégrer à leur expérience, Joanna, l'héroïne du "Café de la nuit" est d'emblée dans l'hésitation, le silence, et la soumission à un vague sentiment d'existence. Un ectoplasme, mis en forme, accéléré par sa rencontre amoureuse avec Tom et la découverte de sa peinture, apparentée au mouvement expressionniste abstrait.
En affirmant la fragilité, la fêlure ( entendre failure pas très loin...) comme une différence positive, pleine d'espérance, Johnson engage des êtres "entiers" dans des voies - révolte, refus de plier à la suprématie de l'argent- qui auront raison d'eux, et en partie, de nous, puisqu'elles semblent désormais circonscrites au territoire fictionnel.
Piégé depuis sa naissance, le personnage de Tom Murphy est l'avant-dernier avatar de trois générations nommées à l'identique, comme prédestinées à la même misère affective et sociale. Tôt mal-aimé de sa mère, abandonné à lui-même, il ne surmontera jamais la séparation d'avec son propre fils, imposée par sa femme et la famille de celle-ci - le père, potentat de Miami est une figure sadique digne d'une mauvaise série US, "un homme qui avait toujours obtenu ce qu'il voulait"
Joanna, elle, tente de s'émanciper de l'influence d'une mère pathétique qui l'a vouée au spectacle depuis son enfance, en la traînant à toutes sortes d'auditions susceptibles de s'accorder avec son âge ou son physique, à l'ombre d'un père fuyant, écrasé par un quotidien médiocre de photographe de mariages quand il se rêvait photographe tout court.

"Dans un sens, maman avait entièrement raison- sans elle le théâtre n'avait plus l'air de trop bien marcher pour moi. Cela tenait à ce que j'avais appris le jour où elle m'avait trouvé dansant si merveilleusement au son de la radio dans le salon: il fallait se changer en quelque chose de spécial, quelque chose de plus. Personne ne pouvait aimer ce que vous étiez en réalité. Je faisais encore la tournée des bureaux des producteurs, mais maman avait été le public pour lequel j'avais joué.
Je me revois encore, tournant, tournant, sur son tapis d'Orient rouge, ne sentant plus rien, rien que la musique qui se déversait en moi. Et puis tout d'un coup quelqu'un vous regarde et le fait d'être regardé change tout." 

A coups de retours en arrière, puis de revirements sur des moments incandescents de sa relation amoureuse avec Tom, Joanna esquisse de manière très émouvante, parce qu'elle sonne juste, la figure hésitante de qui se tient au bord de ce monde rongé par le conformisme et l'ennui sans se leurrer sur les promesses d'un milieu artistique gangrené par la ronde de l'argent, des agents, du "marché"... Elle incarne aussi la "puissance de la douceur", une façon passive d'inflexibilité, qui accède à une libération personnelle après un long parcours ( dix-huit ans) et une réappropriation - elle devient une photographe reconnue. 
A l'image d'un de leurs compagnons de route qui prend le large sur un bateau qu'il a construit lui-même, sans vraiment l'achever et qui finit sur les berges de l'Hudson, pas très loin, mais comme nimbé d'une aura particulière, les deux personnages tentent de se frayer un chemin maladroit dans un espace géographique et mental si surligné, si rétréci que les tentatives qu'ils feront pour se plier aux mots d'ordre du temps ne peuvent qu'échouer - " Les portés disparus ne meurent pas. Le temps gèle autour d'eux. Ils restent aussi jeunes, aussi inachevés que lorsqu'ils s'en sont allés."


Joyce Johnson, Le café de la nuit, traduit par Benjamin Legrand, Sylvie Messinger éditeur, Paris, 1989.




mercredi 7 octobre 2015

JEAN ECHENOZ / Un an


 L'art de la fugue ou comment entrer dans un récit lapidaire et troué qui narre, dans une écriture à la pointe sèche, une cavale haletante et déprimée.

Une jeune femme s'affole un matin en découvrant le corps sans vie, apparemment, de son amant, dans son lit - elle se précipite hors de chez elle, hors de sa ville pour s'enfuir sur un coup de tête, prise de panique - le mort s'avère bientôt aussi vivant que vous et moi et elle -  un autre homme, silhouette mystérieusement familière surgit à intervalles réguliers et cet homme s'avère le seul mort de l'histoire...

Tout cela, ce tourbillon d'invraisemblances, de surimpressions parasites, forme comme une traîne de fils romancés jamais vraiment dévidés et tels une traîne derrière une comète ou une mariée de Duchamp ouatent la cavale de Victoire, au prénom dérisoire, d'une irréalité acceptable, parce que constituant le coeur du coeur de la fiction, donnée à lire comme telle. 

Un an c'est court... Et c'est ici le temps pris par une jeune femme pour se déprendre d'un réel qu'il est hors de question d'attaquer pour y entendre raison (aucune enquête policière à l'horizon du texte), un réel impitoyablement soumis à l'économie  si l'on considère son basculement dans le hors-monde des "sans" domicile ni protection ni travail. Un an pour (s') abandonner.  Un temps mort - entendre un temps hors les murs de soutènement de la vie ordinaire, un temps également privé de parole(s), au mutisme glaçant pendant quelques quatre-vingt pages. Pourquoi une ombre parlerait-elle?

En une année, Victoire va dépenser - l'argent passe de mains en mains en liasses cinématographiquement bruissantes pendant une bonne partie du récit, accompagnant sa dégringolade - et elle va se dépenser, comme soumise à un lent processus de désintégration. Elle s'émousse d'un abri à un autre ( location, chambres d'hôtel, installations de fortune), faisant la route,  arpentant les kilomètres et paradoxalement, prend corps.

D'un côté, une mobilité, une "fluidité"  mesurable à  la quantité des transports auxquels Victoire soumet son corps ainsi qu'à la variété des moyens empruntés pour se mouvoir - trains,voiture, bicyclette, pied, voiture à nouveau en stop, trains. De l'autre, l'étroitesse du territoire parcouru.  On pourrait parler d'une micro-errance, tant ce qui est quadrillé sans répit,  zébré par ses va-et-viens désordonnés, désigne davantage la jeune femme comme une arête, une épine résistante avant qu'elle ne se fasse littéralement souffler par l'irruption de la police et un retour inopiné au point de départ.

Bien qu'il ne soit pas utile de le savoir avant de le lire, Un an forme un diptyque avec le roman suivant, Je m'en vais, enroulé lui aussi autour de la thyrse d'un départ, de disparitions multiples et d'un retour. Il y est  question, encore, de Victoire, du marchand d'art que l'on croyait mort, d'une imposture, et à l'exception d'une échappée dans les blancheurs polaires, les géographies des deux textes se répondent :  paysage baigné de pluie d'un Sud-Ouest peu accort où les uns et les autres errent  de côtes atlantiques en hôtels de province, pour finir dans de sinistres halls de gare...  

Entrevue dans un baillement de cette nouvelle fiction plutôt consacrée au marchand d'art, le fameux "corps mort", l'héroïne de Un an glisse ainsi d'un bord à l'autre de ces histoires, sans jamais devenir  victime. Sans boursouflure, sans relief autre que ce devenir "apauvri" scruté le long d'une année. Une femme qui, cherchant à se perdre, loue un quelconque bungalow sur la côte basque. Volée et dupée par un jeune amant, elle erre, seule, dans la région, abandonnant l'un après l'autre ses ancrages, ses habitus, jusqu'à s'incarner dans le seul quotidien possible, celui d'une sans domicile, d'une femme du dehors, errante. On pense Duras, Henry James.  Irrésistiblement... après la lecture des scènes où Victoire se trouve exposée au contact lumineux, photographique du mystérieux Louis-Philippe qui se révèlera n'être qu'une trace résiduelle du passé, un fantôme improbable, placé au coeur de ce voyage inquiet entre deux mondes.


Un An, Jean Echenoz, éditions de Minuit, Paris, 2014 (Collection"double").

Image: Yusuf Sevincli ( Galerie Filles du Calvaire, Paris).

dimanche 13 septembre 2015

EDGARDO COZARINSKY / La fiancée d'Odessa - extrait


 " Il est trop fatigué pour s'apitoyer sur lui-même. Son sentiment va à une personne sans visage, à cette Rifka Bronfman, la vraie, celle qui avait préféré la sécurité illusoire de sa famille et de ses amis. Si elle avait environ vingt ans en 1890, elle devait avoir dans les soixante-dix ans en 1941... 
Etait-elle morte à Babi Yar? Si elle vivait encore au moment de l'invasion allemande, saluée comme une libération du joug soviétique par la majorité des Ukrainiens, avait-elle été liquidée par un Einsatzgruppe de la Wehrmacht, par les SS ou par un groupe nationaliste, par ses voisins peut-être, si souriants, si aimables, et soudain ennemis, justiciers jaloux d'éradiquer la mauvaise herbe sémite du jardin de la patrie?
 Il pense également qu'il n'a pas d'enfants, qu'il ne connaît pas les lointains enfants de tant de cousins dispersés dans différents pays, emportés par de nouveaux vents de rigueur ou de peur. Il se dit que personne ne lui demandera de comptes pour n'avoir pas transmis l'histoire. Pourtant, deux jours plus tard, il obéit à une impulsion qu'il ne saurait expliquer et il commence à l'écrire, sous forme de nouvelle. "

Edgardo Cozarinsky, La fiancée d'Odessa, Actes Sud, "Le cabinet de lecture", 2002.

Photographie: Martin Parr, Bad weather, 1982.


lundi 10 août 2015

CHRISTA WOLF / Scènes d'été - extrait

 "Il y eut cet étrange été. Les journaux en parleraient plus tard comme de "l'été du siècle", pourtant d'autres étés lui succèderaient qui le surpasseraient encore (...). De cela nous ne savions rien. Ce que nous savions, c'est que nous voulions être ensemble. Il nous arrivait de nous demander quel souvenir nous garderions de ces années, ce que nous pourrions en dire à nous-mêmes et à d'autres. Mais jamais nous n'avons réellement cru que notre temps était compté. Maintenant que tout est fini, cette question-là aussi a trouvé sa réponse. Maintenant que Luisa est partie, que Bella nous a quittés pour toujours, que Steffie est morte, que les maisons sont détruites, le souvenir a repris le dessus sur la vie.
Le destin ne l'a pas voulu.
 En ce temps-là - c'est ainsi que nous en parlons aujourd'hui - nous avons pleinement vécu. Lorsque nous nous demandons pourquoi cet été, dans notre souvenir, apparaît unique, et sans fin, il nous est difficile de trouver le ton neutre qui seul convient face aux phénomènes singuliers auxquels la vie nous expose. Le plus souvent, lorsque nous venons à parler de cet été entre nous, nous faisons comme si nous avions eu prise sur lui. A dire vrai, c'est lui qui avait prise sur nous et fit de nous ce qu'il voulait. Aujourd'hui où il est établi que les miracles ont une fin, où s'est dissipée la magie qui nous retenait les uns auprès des autres et nous maintenait en vie - une phrase, une formule, une croyance qui nous liaient, et dont la disparition nous métamorphosa en êtres isolés, libres de rester ou de partir: aujourd'hui, semble-t-il, nous ne connaissons désir plus fort, plus douloureux, que celui de conserver vivants en nous les jours et les nuits de cet été-là."

Christa Wolf, Scènes d'été, Stock,  Bibliothèque Cosmopolite, mars 1995. 
Photographie: Christa W. et ses filles, circa 1970.

lundi 27 juillet 2015

Allons nous baigner...


... et ensuite, séchés par le soleil, ouvrons quelques livres. Laissons-nous porter au gré des lectures, de celles qu'offre la bibliothèque, ou pour les chanceux, la bouquinerie du coin - sans préalables, sans réserves. C'est l'été.


Ici ce sera forcément un va-et-vient entre nouveautés et relectures, au calme, de textes qu'on languit de retrouver, sans oublier, à la faveur d'un festival de poésie méditerranéenne, une ou deux perles rares...

Henry MILLER / Un diable au paradis/ Crazy cock 
Philippe ANNOCQUE / Mémoires des failles (éditions de l'Attente)
Dylan THOMAS / Portrait de l'artiste en jeune chien (Points)
Vanda MIKSIC / Sels ( L'Ollave éditeur)
Olivier ROLIN/ Le météorologue (Seuil)
Emily DICKINSON / Lettres aux amies (J.Corti)
Carson MC CULLERS / Le coeur est un chasseur solitaire (Poche)
Juliette MEZENC/ Elles en chambres ( éditions de l'Attente)
Stanislas RODANSKI / Rêves ( L'Arachnoïde)
Yoko TAWADA / Journal des jours tremblants (Verdier)
Rose AUSLANDER / Blinder Sommer (Ancrage &Co)




 

 

jeudi 23 juillet 2015

AKIRA YOSHIMURA / La guerre des jours lointains

Entrelaçant les motifs personnels et ceux plus larges, de l'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale dans le Pacifique, côté japonais, cette "Guerre des jours lointains" semble tout entière écrite en résonance aux mots de Sebald:
 
"La destruction totale n'apparaît donc pas comme l'issue effroyable d'une aberration collective mais comme la première étape d'une reconstruction réussie."

L'histoire de Takuya Kiyohara, bouleversante, est celle d'un officier en fuite d'île en île, le long  de l'archipel. Obsédé par la nécessité de disparaître, de se muer en quelqu'un d'autre et mobilisant toute son intelligence et son énergie dans ce but, le jeune homme est entravé par les déplacés errant dans un Japon dévasté, en flammes. Succession irritante et angoissante de retards, d'attentes  dans des lieux dévolus au voyage, tout au moins au mouvement: quais, halls de gare, débarcadères débordent de réfugiés et ne répondent que faiblement aux exigences de  déplacement de qui doit se cacher des regards inquisiteurs. Des obstacles, des ralentissements à la fois inhérents à la situation du Japon en 1945 et comme surgis du psychisme sous haute tension d'un personnage en quête de disparition qui fonctionnent, dans le premier tiers du récit, comme parfaits principes d'oppression...

Ce fil du réel que l'auteur dévide est lesté dès le départ par le plomb d'une probable condamnation à mort: le jeune homme confronté à un sort injuste, difficilement compréhensible à l'aune des "lois de la guerre" dans ce pays défait, humilié et en proie à une totale confusion ne s'en sortira pas. Les informations récurrentes dans les journaux qu'il parvient régulièrement à se procurer martèlent son exil de nouvelles implacables, qui l'enserrent jusqu'à l'issue immanquable. Les procès annoncés se tiennent, les exécutions capitales affichées pour répondre à l'occupant-vainqueur ont lieu, sans que soit jamais interrogée, directement - il est trop tôt, et la triangulaire des relatons Chine-Japon-USA évoquée ailleurs par W.T.Vollmann, joue déjà son rôle - la responsabilité de ce même occupant. 
Dans l'extrait qui suit, Takuya Kiyohara découvre l'impact des bombardements qui ont suivi de près les largages des deux bombes atomiques. C'est une vision d'horreur.

 "Le passage d'avions ennemis avait été enregistré à 3h30 du matin. Il s'était écoulé sept heures et quarante minutes depuis le début de l'intrusion. Il voulait connaître la situation à l'extérieur de la salle de opérations militaires.
Ayant confié le reste du travail à ses subordonnés, Takuya sortit, avança rapidement dans le couloir éclairé. Il ouvrit la lourde porte métallique à deux battants, se retrouva au centre d'une étrange rumeur. L'air était chaud. Devant lui s'étendait un monde écarlate. Les arbres, le bâtiment du quartier général, le sol, tout était rouge. Le vent soufflait en rafales, les branches étaient secouées et les feuilles arrachées volaient en tous sens. (...)

Son visage était chaud comme s'il avait été brûlé.
La fumée qui arrivait lui faisait mal aux yeux. Il n'y avait ni installations militaires ni usines d'armement en ville, l'escadron de B29 avait largué ses bombes incendiaires avant de repartir en sens inverse dans l'unique but de réduire en cendres les habitations et de massacrer les habitants. Il réalisa que la scène qu'il avait sous les yeux s'était répétée dans un certain nombre de villes de toute les régions du Japon, précipitant de nombreux civils vers la mort."

Poursuivi et jugé pour avoir fait partie d'un peloton d'exécution le quinze Août, jour de la déclaration de l'empereur sur la capitulation du Japon et pour s'être rendu coupable d'une décapitation sur un aviateur d'un escadron de B29 responsables des bombardements massifs évoqués plus haut, sur ordre de son commandement, l'officier Kiyohara découvre que les règles ont changé, que les autorités militaires, intouchables, trahissent leurs troupes et avancent sur ce nouvel échiquier de la conciliation avec l'Amérique, en première ligne, de jeunes soldats incrédules: ce pour quoi il avait ressenti de la fierté, ce qui avait pu consolider son attachement à la patrie s'écroule sous le double coup des accords de Postdam, marqueur de la défaite du Japon et celui de la lâcheté des cadres dirigeants. Seront poursuivis et exécutés ceux qui se seront compromis dans des exactions sur les nouveaux alliés dans la reconstruction- entendre les américains, et il sera facile de prétendre que ces actes odieux sont le fait de jeunes excités, débordés par leur haine. 

La guerre est donc à peine achevée que, sur les décombres fumants, dans l'encombrement des voies de circulations par terre et mer, et dans le désordre des villes calcinées, en ruines, Takuya Kiyohara fuit, muni de fragiles faux papiers et de son arme, dérisoire substitut d'un foyer rassurant, dernier vestige d'une stabilité illusoire. 
Rien ne dure. Tout réel peut se retourner comme un "gant de peau". 
Que faire? Bien sûr la pensée du suicide affleure à chaque pas, comme une ombre qui s'alourdirait, se densifierait au fil de la lecture sans que jamais elle ne l'emporte sur la solution: être capturé et s'en remettre, enfin, à d'autres. 
Parce qu'il ne pouvait en réchapper autrement qu'en cédant, Takuya Kiyohara ne tente pas le moins du monde d'éviter les policiers qui se présentent sur son lieu de travail, où s'est esquissé pour lui un frêle erzatz de vie: une fabrique de bois d'allumettes. 

La fin est terrible - d'une sobriété terrible. Alors qu'il est condamné à la prison à vie,  les conditions d'enfermement évoluent, sa peine est commuée, sous l'effet des modifications de la politique internationale...  Après neuf ans de détention, une libération vaine: "A sa sortie, il n'éprouva aucune joie",  n'étant déjà plus de ce monde, et comme amnésique, engouffré malgré lui dans un présent où les cartes ont été rebrassées selon un ordre inconnu, qui ne fait pas de place aux ombres du passé.

Akira Yoshimura, La guerre des jours lointains, traduit par Rose Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, Babel, 2004.

WILLIAM T. VOLLMANN / Pourquoi êtes-vous pauvres?

 Extrait / 

" Vous rêvez de quel avenir?
L'espoir a la vie dure, dit amèrement Elena.
L'espoir c'est qu'on puisse trouver un boulot de gardien et après ça trouver un logement, dit sa mère. Ils ne nous ont rien proposé...
Elena dit: Je retournerai à l'université pour étudier. Je travaillerais d'abord. Je m'intéresse à l'anglais.
Quelle est ton expression américaine préférée?
Fuck you.
Mots qu'elle énonça de manière presque inintelligible.
Cette expression, dit sa mère, est proportionnée à la vie que nous menons.

Tout le monde dans la famille était pâle.
(Ils m'écrivirent leurs noms comme suit:
Sokolov, Nikolaï Vassilievitch, 57 ans
Sokolova, Nina Leonigovna, 58
Sokolova, Elena Nokolaïvna, 30
Sokolova Marina Nikolaïevna, 30
Geramilieva, Oksana, 81)

Nina, qui nous raccompagna, l'interprète et moi, jusqu'à la station de métro, déclara qu'elle n'avait pas peur de sortir seule le soir pendant l'hiver. Pendant les nuits blanches, elle se sentait très exposée. Elle n'avait ni la télévision ni la radio ni les journaux. Elle ne voulait rien avoir à faire avec le monde. Et dans ces rares moments où nous avons été seuls avec elle j'ai commencé à comprendre à quel point elle était éloignée de moi, comme j'avais déjà senti que l'était son mari; je ne peux pas dire qu'ils étaient perdus, parce qu'ils savaient où ils étaient; ils étaient ailleurs; ils étaient pauvres; c'étaient des morts-vivants.
J'embrassai sa main froide et pâle pour lui dire au revoir."

W.T.Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres?, Actes Sud, Babel, 2010.


vendredi 10 juillet 2015

TOMMASO DI CIAULA / "Tuta Blu" ( Bleu de travail)


Une langue droite comme un direct dans la figure, rythmant la prose sèche, heurtée, de ce bref et unique opus d'un auteur que l'école n'a pas informé ( il fut recalé à trois reprises à l'examen d'entrée au collège!), ouvrier tourneur dans une usine d'Italie du Sud, près de Bari- et la publication de son témoignage n'y a rien changé.  

Un texte qui halète, paragraphe après paragraphe, sans aucun des rouages huileux articulant idées/ exempla dans les récits respectueux des règles classiques d'une rhétorique éculée. Parce que dire les nouvelles formes de violence d'un réel inédit exige d'être à bout de souffle. Aller droit à ce qui choque, impressionne rétine et sens, excite et fait bouillonner le sang. 
Tout du long de ces 180 pages, se mettre dans la roue d'un qui a fait durant des années comme une seule et terrible journée de travail à l'usine, à la chaîne, voilà l'expérience à laquelle le lecteur se soumet. Une journée qui dure le temps d'une vie, en ( bête de ) somme, où les temps modernes ont su tuer ce qui était beau, et simple, et accessible à tous, surtout aux "sans-rien", auxquels on a ôté même le contact d'une nature consolatrice...


" A vol d'oiseau la mer est tout près, on peut la voir en montant sur le toit en fer des ateliers. C'est une mer bleue, robuste, puissante. Quand elle est agitée on peut même voir ses vagues écumeuses, c'est une mer qui met le coeur en joie, mais si on s'approche on aperçoit tout de suite que c'est une mer morte; goudron, ordures et mazout la tuent jour après jour, il n'y a plus de poissons, il n'y a plus les crevettes ni les baveuses que nous pêchions quand elle était propre. "

Epuisement quotidien des journées de labeur en usine, des luttes récurrentes vouées à l'échec, ouvriers contre chefs, ouvriers contre services sociaux, médecins incompétents, sourds aux requêtes: toujours il est question - et comment pourrait-il en être autrement? - de corps exténués, d'esprits abrutis, peinant à penser, de leur obsession de l'accident, de la peur, pour soi, pour les autres - du camarade de chaîne aux enfants qu'on laisserait, orphelins miséreux.

Mais au-delà de la plainte, de l'élégie, reste le politique. Et ce n'est pas la moindre qualité de cette "bombe" cassant "des siècles de silence" que de convoquer, sans cesse, la dimension collective, la force de résistance et d'opposition, qui, sitôt activée, mise en mouvement, ressoude et réconcilie. L'Italie des années soixante, ses émeutes, son énergie révolutionnaire est davantage qu'un spectre auquel se frotte sans cesse l'expression de "classe ouvrière". Plongée dans cette mer de mots bruts, sincères, celle-ci  est comme revivifiée, regonflée de son importance et du poids d'une histoire non finie.
Alors oui, il faut lire Tommaso Di Ciaula et son texte qui s'accorde, avec presque quarante ans d'avance, à cette Italie du Sud aux rivages détruits par les promoteurs immobiliers où (s')échouent migrants, visions idylliques, rêves de vies faciles, représentations périmées d'une Europe qui veut si peu exister. 
De grèves en manifestations, de refus d'obéir aux restructurations assassines que portent des contremaîtres "aux ordres" en constats d'amertume, "Tuta Blu" réinvestit la langue et le réel d'un vocabulaire simple, exigeant. Liberté des corps, puissance du désir, solidarité et revendication rageuse de l'élargissement des possibles pour toutes les vies passées à l'encan des chaînes de production. Autel sur lequel, encore, sont sacrifiées les existences des plus fragiles, des plus pauvres, partout.

Extrait:
"Ce soir, la neige. Avant-dernier dimanche de novembre, il y a des années qu'il ne neigeait pas dans les Pouilles au mois de Novembre. Je jette un coup d'oeil aux journaux: Pirelli licencie 1380 travailleurs, L'Innocenti de Lambrate veut fermer complètement, d'autres grosses usines hésitent entre fonds de chômage et licenciement. Comme une épidémie. Dans la péninsule les patrons jouent au chat et à la souris, les uns ferment, les autres ouvrent, les uns ouvrent à moitié, les autres ferment à moitié, les uns se cachent, les autres réapparaissent. En attendant, l'hiver s'annonce rigoureux, et ces messieurs veulent nous jeter à la rue. Ils veulent nous mettre à la porte des usines parce que nous ne sommes pas gentils. Dans les usines, nous crevons, ils nous intoxiquent, ils nous abrutissent, ils nous sucent le sang, et ils veulent les fermer comme si c'était le paradis.
(...)
Cependant la neige tombe, une neige insolite. Jusqu'au mois dernier, on allait en bras de chemise, dans le parc communal, le soir on dormait au grand air et à la lumière des réverbères ou sur les bancs. L'été a été très chaud, sec, pas même une goutte d'eau, la poussière étouffait les sentiers de campagne et même les cigales se taisaient. Elles aussi chassées par la puanteur de merde, d'ordure, par les égouts à ciel ouvert qu'on appelle ici des "marranes". Pauvre Sud, Sud pisseux, avec ces salauds qui spéculent sur nos indécisions, nos désordres, nos amertumes, nos fureurs qui durent peu, l'espace de quelques heures, de quelques minutes."
 

Tommaso Di Ciaula, "Tuta Blu" ( Bleu de travail), traduction de Jean Guichard, Actes Sud, 1982.





jeudi 11 juin 2015

E.M. FORSTER / La machine s'arrête

http://www.lepasdecote.fr/wp-content/uploads/2014/06/9791092605051.jpg "Imaginez, si vous le pouvez, une petite chambre de forme hexagonale, comme l'alvéole d'une abeille."                           Un lieu clos, tel un cocon, envelopperait les corps des humains d'une ère à venir et répondrait à leurs moindres désirs et besoins... Anachronisme prêtant à sourire des bras mécaniques, pivotants, des boutons et pistons tapissant les murs de ce qu'il convient d'appeler une cellule (on pense aux "Cells" menaçantes de Louise Bourgeois...), des sols qui se réhaussent et recueillent des literies escamotables.                     Pourtant,  au-delà d'un imaginaire apparemment désuet, la nouvelle de Forster ( parue en 1909) pose d'une manière assez sidérante et absolument contemporaine les principes d'un monde déjà là, étrangement familier. Mis en images par la fiction cinématographique (incontournable Matrix), et se situant, en littérature, quelque part du côté des rhizomes et autres terriers kafkaïens.

En trois plongées, trois saccades, nous voilà engagés dans la découverte d'un monde des ténèbres. Là, une humanité littéralement enfouie ne peut plus concevoir le contact direct. Plongés dans un au-delà de la "physique", hommes et femmes trouvent obscène, terriblement éprouvant d'être confrontés à la matière ( corps et voix d'autrui, lumière du soleil, odeurs) quand il est si simple de s'en tenir à la télécommunication et à la pensée, la connaissance- filtrées:
"Les idées de première main n'existent pas vraiment. Elles ne sont rien de plus que des impressions physiques produites par l'amour et la peur, et qui pourrait ériger une philosophie sur cette base grossière? Faites-en sorte que vos idées soient de deuxième main, et si possible de dixième main, car elles seront alors très éloignées de cet élément perturbateur: l'observation directe."

Au coeur de ce monde, une mystérieuse Machine, une construction humaine qui sur-agit et se développe monstrueusement, au point de se nourrir de ceux qu'elle maintient en état de servitude: " Nous ne sommes rien de plus que des globules sanguins circulant dans ses artères."Prise en charge des besoins élémentaires de l'espèce grâce à un réseau densifié de services; tissage d'un voile d'uniformité qui étouffe la planète; soumission, enfin, des corps et des esprits dans un double mouvement d'aliénation aux technologies et à la falsification du réel tandis que la circulation des informations est devenue instantanée et sur-valorisée avec des cycles de conférences universelles prises en charge par divers membres de la communauté (le MOOC déjà!) à tout moment ( FB, Twitter et le 24/7!).  Voyages,  déplacements spatiaux sont bien sûr obsolètes: il n'y a plus rien à découvrir.

" A quoi bon se rendre à Pékin alors que ce serait exactement comme à Shrewsbury? pourquoi retourner à Shrewsbury alors que ce serait exactement comme à Pékin? Les hommes déplaçaient rarement leur corps; toute l'agitation était concentrée dans l'âme."

Ainsi les personnages, une fois délivrés de la Machine - elle s'arrêtedans un mouvement d'épuisement auto-généré- et de la terreur du "sans-abrisme" dont cette dernière les menaçait en cas d'attitude "dissidente",  renouent, dans une proximité de comportement avec des insectes désemparés, avec une mortalité brutale et un réel devenu insupportable: 

" ... avec l'arrêt de l'activité vint une terreur inattendue: le silence. Elle n'avait jamais connu le silence, et son irruption la tua presque; il tua d'ailleurs plusieurs milliers de personnes sur le coup." 

E.M.Forster, La machine s'arrête, traduction de Laurie Duhamel, aux éditions le Pas de côté, juin 2014.









lundi 1 juin 2015

ELENA PONIATOWSKA / La nuit de Tlatelolco, histoire orale d'un massacre d'Etat (extrait)


" J'ai soudain décidé de ne plus me soucier de savoir si les discussions préalables commencent ou pas, si quelqu'un s'y oppose avec des arguments absurdes, s'ils virent Cueto ou libèrent les prisonniers: toi, tu es loin et tu n'es même pas au courant de ce qui se passe ici; et moi je pourrais être avec toi, être comme toi, mener une vie consacrée à mon métier, à un champ restreint que je connaîtrais parfaitement, absorbé par les dernières recherches et découvertes publiées dans les revues spécialisées.
J'ai senti s'effondrer les domaines les plus importants pour moi ces dernières années. Les dernières notes de la mélodie s'étaient tues, mais moi je continuais à l'entendre, cette mélodie, pas dans ces doux sons de cloche mais durant cet été-là.
Je l'entends autour de toi, chantée au grand jour, sous le soleil, lorsque la mer inspire confiance et qu'un bateau blanc couvert de drapeaux peut y entrer; je l'entends la nuit, quand je marche près de toi et que la Grande Ourse se détache de l'horizon, les vagues laissent d'étranges lumières phosphorescentes sur le sable et je m'aperçois que tu as encore du sel sur tes épaules sombres; je l'entends en ce moment-même, alors que les cloches viennent de s'arrêter, et je me sens douloureusement séparé de toi et de ce que tu as signifié. Je me suis levé, ébranlé par le sentiment qu'un monde s'écroule, mon monde, dans lequel tu étais, toi et cet été-là, et ce soleil aussi, et que nous ne pourrons le retrouver, tout comme l'âge que nous avions. "

___ Luis Gonzales de Alba, délégué de la faculté de philosophie et de lettres au CNH, prisonnier à Lecumberri

La nuit de Tlatelolco, Elena Poniatowska, éditions CMDE, Août 2014.




vendredi 29 mai 2015

IRMA KOUDROVA / La mort de Marina Tsvétaïeva


En exergue, un poème, lapidaire, énergique, tendu vers un souvenir, prémonitoire:

"...Cherchez-le
Dans ce monde sublunaire:
Ce pays - rayé de la carte!
Supprimé de l'espace!
On le croirait aspiré, englouti-
(...)
Qui espère jamais revenir
Dans une maison anéantie? " ( 1931)


Encore un livre sur Tsvétaïeva, dont la persona est devenue en quelques années un incontournable de la publication en France.
Oeuvres en prose, poèmes, carnets, lettres... le remarquable travail éditorial de Clémence Hiver, dont les traductions rigoureuses et belles nichent au coeur de parfaits écrins - livres au petit format, aux couvertures emboîtées, d'un vert mat, qui composent sur les étagères un bloc réconfortant, ont depuis longtemps offert à Marina, nomade forcée, l'ultime réconfort d'une maison, d'un abri,où se poser, où écrire.
Plus tard les éditions des Syrtes s'autorisent une diffusion plus imposante assortie aux formats appropriés des Lettres à Pasternak ou des Carnets de l'écrivaine, sublime source d'informations et   cadeaux inégalés!
  
Autour des textes, quelques essais fameux, dont le populaire "Vivre dans le feu", recueil récent organisé par T.Todorov, ou, moins connu, mais passionnant, le bel essai sur les destinées parallèles de Tsvétaïeva et son aînée Akhmatova, deux poétesses qui ne se rencontrèrent jamais vraiment, trop dissemblables, rivales peut-être.

Alors, la promesse de ce nouvel opus? 
Répondre à des zones d'ombre, des éléments quelque peu confus ou des explications unilatérales  du suicide de Tsvétaïéva en recourant à des sources inédites et à la propre expérience de l'auteur des méthodes de la police secrète de Staline. Résultat? Il n'aura pas fallu quatre pages pour captiver tant ce  travail documenté et rigoureux, réussit son pari d' éclairer de manière circonstanciée ces deux années terribles où la poétesse se retrouve happée par la spirale -orchestrée politiquement, méthodiquement- de la dépossession.

Sitôt revenue en Russie, "monde sublunaire", à la demande de son époux et de leur fille Ariadna, Marina Tsvétaïéva endure leur arrestation successive ( à peine un mois d'écart), leur disparition dans les geôles de la Loubianka puis, dans un état d'angoisse insoutenable entretenu par l'absence d'informations fiables, la détérioration extrême de ses conditions de survie. 

Seule, désespérée par un quotidien d'une dureté insupportable (elle qui avait pu se plaindre dans des carnets de la répétition détestée des tâches ménagères, la vaisselle abrutissante et inutile...), par l'absence de perspectives - elle mène désormais sa vie, ce qui en reste, en aveugle, au jour le jour.

L'exploitation par Irma Koudrova de sources judiciaires inédites(les fameux procès-verbaux des interrogatoires menés par les équipes de Béria sont passés au crible, confrontés et mis en perspective pour mieux en comprendre la logique de rédaction, avec leurs non-dits et leurs contradictions, et la logique de fonctionnement: ce sont les traces fabriquées, les archives falsifiées d'un réel qui avance masqué, codé: "crypté") et du recoupement minutieux de témoignages divers suscite la possibilité, enfin, de confronter plusieurs de ces éléments avec le suicide de Tsvétaïéva, et, enfin, de le "déromantiser".

Alors que tout ( solitude, misère, insécurité orchestrée du fait de la précarité géographique, matérielle, émotionnelle) concourt à rétrécir les champs du possible pour Marina et son fils Murr, lequel, à seize ans, n'a que peu d'indulgence pour la dépression maternelle; alors que ses nouvelles conditions de survie, loin de tout ce qui a importé pour elle, asphyxient, écrasent la volonté et la capacité à écrire de Marina en épuisant ses réserves de révolte, sa rage, sa férocité intérieure et celle de son écriture, loin, très loin, s'élabore la légende du territoire russe comme territoire de partage, de dynamisme, d'avenir.

Elle, est prise au piège - des réseaux politiques, des convictions de son entourage et du maillage inextricable de mensonges et de fausses vérités répandues par les services secrets, le NKVD pour lequel son mari travaillait, ou les sbires de Staline, auquel, comme Akhmatova, elle écrira en vain pour obtenir la libération de Sergueï Efron. Elle, Marina, sombre. Femme-ombre, dont plusieurs témoins évoquent le visage déserté par les émotions, un masque-visage, quelques jours après ses dernières démarches pour obtenir un logement et un travail. Une ombre qui s'agite encore, portée par les derniers soubresauts de sa volonté: permettre à son fils de survivre, d'en réchapper. 

Le resserrement chronologique et le balayage des destins de proches ( les Klepinine, leurs voisins à Bolchero, lieu de la première "relégation") met en lumière crûment l'impossibilité d'une défense raisonnée, d'une stratégie d'action, de pensée logique, réfléchie. La terreur omniprésente, la méfiance permanente comme mode de relation aux plus proches, l'absurdité des accusations et des contournements afin de procéder à des expurgations jugées nécessaires par ce régime de fous... Il faut lire les chapitres trois et quatre sur les interrogatoires subis par Ariadna Efron et son père Sergueï, l'évocation de ce nouveau monde de cauchemar, celui des "non-hommes", impossibles à ébranler. 

Puis  s'attarder sur le déplacement forcé à Elabouga, village misérable du pays Tatar, de Marina et son fils adolescent, sur ses tentatives ahuries pour retrouver un semblant de vie et de soutien en obtenant un logement à Tschistopol, où résidaient d'autres écrivains. Toutes tentatives qui mobilisaient une énergie considérable, que Tsvétaïeva n'avait plus, et qui se soldèrent par une mystérieuse volte-face, le dernier jour de l'été 1941. Il est probable, encore une fois, que les services secrets aient eu le dernier mot et que l'impasse à laquelle Tsvétaïeva ait fait allusion dans ses derniers mots à elle ait eu à voir avec sa compréhension d'un ultime piège, auquel elle savait ne pas pourvoir réchapper. Tsvétaïeva qui avait refusé de hurler avec les loups, de s'abaisser au vulgaire, avec la magnifique arrogance de son " Je ne peux pas!", toute sa personne nouée autour de cette incapacité à compromettre et à plier.   
Le nouveau monde a eu raison d'elle, comme tant d'autres au nombre desquels, Mandelstam, mais  peu d'auteurs auront payé ce prix extrême, de ne jamais revoir sa fille, en goulag pendant vingt ans, (Ariadna Efron, la première "enlevée" de la famille, a longtemps ignoré le suicide de sa mère); de perdre son époux quelques semaines après. Tout cela alors que le retour en Russie n'avait jamais été son projet...   Une vie confisquée, une force de vie laminée, réduite au désarroi le plus extrême et à la terreur. 

Irma Koudrova, La mort de Marina Tsvétaïéva, traduction par Hélène Henry, Fayard, avril 2015, Paris.





lundi 25 mai 2015

DJUNA BARNES / Lettres à Natalie Barney (Extraits)



"Le 16 mai 1963 (Elle vient d'être très malade et s'est sauvée de l'hôpital)...

Je vis une vie de trappiste, on a dû faire sauter le verrou de ma porte quand on m'a traînée dans cette ambulance. Je ne donnerai ni conférence, ni lecture, ni réponse; je ne veux pas qu'on me prenne en photo.(...) 
Chère Natalie, vous avez raison quand vous parlez de la douleur. Je dois faire face aux jours affreux de la vieillesse et de la détérioration physique. (...)

Le 31 mai 1963

... Il n'y a personne dans le monde littéraire qui n'ait entendu parler, n'ait lu ou n'ait pillé mon livre (Nightwood). Le paradoxe? Malgré un flot de critiques depuis 1936, pas plus de trois ou autres personnes n'ont mentionné mon nom. Je suis la plus célèbre inconnue du siècle. Qu'y puis-je? C'est mon talent, ce sont mes personnages, mais tous deux me sont étrangers.

Le 30 décembre 1964

... Je viens d'apprendre la mort de Carl von Vechten. Soudain toutes les feuilles de la forêt sont tombées. Je m'acharne sur mes vers, Dieu seul sait pourquoi. Les changements de saison remuent les parties les plus profondes de l'esprit qui oublie (...). Certaines époques deviennent légendaires et d'après ce que j'entends, aujourd'hui on se délecte - les jeunes surtout- des années vingt. 
Je me demande ce qu'ils auraient fait à ce moment-là. Parfois nous sommes projetés sur un écran de télévision, avec T.S.Eliot ou James Joyce, Fitzgerald, Hemingway. Ce sont, je crois, toutes des photos de Man Ray. 
Comme tout cela est étrange. "

Djuna Barnes, extraits de sa correspondance inédite avec Natalie Clifford Barney, parue au sein des Cahiers du GRIF n°39, "Recluses, Vagabondes", traduction Françoise Werner, Tierce éditions, 1988.

Photographie: Thelma Wood et Djuna B.


samedi 16 mai 2015

JEAN MECKERT / Comme un écho errant


"Comme un écho errant, solitaire et paumé"... Jean Meckert - "Les coups", "Nous sommes tous des assassins"- ou, sous pseudo, Jean/John Amila auteur de la Série Noire,  à peine masqué sous la gaze du roman, compose le récit autobiographique, intrinsèquement maladroit d'une tentative de (ré)incarnation d'un moi perdu. Ou, pour le dire autrement, le récit d'une période brisée, envahie par la fragilité consubstantielle à sa perte de la mémoire profonde.

Un soir, sur le Faubourg Saint-Antoine, où il habite, Jean Meckert est assailli, violemment battu. Transporté à l'hôpital, il s'avère qu'il souffre d'amnésie. Il devient un homme condamné pour plusieurs années à une invalidité assujettissante, conséquence de cette "mémoire morte" qui recouvre désormais son passé. Les contours de qui il était sont  encrassés par une pellicule agissante au pouvoir démesuré ( la chance peut-être?) d'engloutir, de résorber  l'identité qu'il s'était forgée au fil des ans. 
Une taie pour l'heure impossible à saisir et à rejeter au loin. "C'était comme un écho errant auquel il manquait des parois pour se réverbérer." Interdiction  de dégagement, de retrouvailles, sinon trouées.

 "Commençait alors l'apprentissage conscient d'une solitude organisée. Et sans doute est-ce là que débute réellement l'histoire qu'on souhaite raconter, après avoir ainsi liquidé l'espèce de folklore d'une survie."

Alors que tout ou presque fait défection à Jean Meckert, sa soeur, une maîtresse-femme, une sainte-à-sa-façon, l'aide à reprendre pied au quotidien. Débordante ,dans son excès de chair même, d'idées toutes faites sur ce qui doit se faire ou pas, préoccupée de l'avenir de son frère, qu'elle (sur)veille sans relâche et imagine vissé à un transat de plage en région Paca, à quelques mètres d'un triste bungalow qui lui paraît le paradis de sa vie de jeune retraitée. Leur mère est tout aussi fêlée et sympathique: suspendue toute sa vie au mythe d'un époux déserteur parce que pacifiste, assez courageux pour désobéir aux salamalecs patriotes, elle meurt quelques jours après avoir reçu la révélation de la tricherie conjugale, qui ponctue amèrement son histoire de labeur, de convictions inébranlables et d'honorabilité mise à mal.

Toutes les deux disparaissent à peu de temps d'intervalle. A nouveau il faut réapprendre la solitude et tâcher seul de résoudre les inconnues de la mémoire, auxquelles nul désormais ne peut apporter le soulagement ou l'angoisse d'un apport extérieur, maigrement compensatoire - mais on prend ce que l'on peut... D'ailleurs, " certainement, ce qu'il y avait de plus important dans la mémoire, c'était sans doute la faculté de l'oubli. Il fallait laisser jouer la déhiscence."

Meckert étonne. Par ce témoignage qui vaudrait déjà pour ce qu'il énonce de l'histoire des opprimés (communards, ouvriers...), dans la voix d'un à qui on ne la fait pas et que la vie, très tôt vécue "à la dure" au pensionnat et à l'usine aurait pourtant à peine aguerri. Et davantage encore parce qu'il assume le rapport intime, sensible et surprenant à l'écriture, à la lecture, constitutives d'une identité dont nous n'aurions pas à rougir: "En un sens c'était évidemment pratique. Les mêmes livres, les siens ou d'autres, pouvaient ainsi servir à nouveau avec l'émotion d'un premier amour. C'était une excellente manière de retrouver une jeunesse et prendre un bénéfique recul sur tout un monde basé sur l'identité, la mémoire, l'histoire, toute cette calcification de la personnalité, alors qu'il aurait fallu apprendre tout au contraire à tout diluer pour entrer dans le sens de l'éternel et de l'incommensurable."

A l'imbécillité, la veulerie et le manque de conscience camouflés sous les oripeaux des toujours malodorantes "valeurs morales",voici opposée une intelligence "réaliste", c'est-à-dire informée par le réel, la conscience politique, l'indépendance d'esprit, la culture de l'insoumission: "L'accident" qui nous vaut ce texte endolori n'est pas sans lien avec les trois cent pages de "dénonciation" où étaient mise en lumière la politique odieuse, imprégnée d'idéalisme négrier menée par le gouvernement français en Polynésie: qualifier l'assujettissement de la population tahitienne par les colons métropolitains d'"immense proxénétisme" n'a pas plu. 
Quelques hommes de main ont eu à coeur de rappeler à quelle place un écrivain de seconde zone se doit de rester. 
Je veux croire que c'est au plus près de nous.


Jean Meckert, Comme un écho errant, éditions Joseph K., mai 2012.