dimanche 8 décembre 2013

ANGELA CARTER / La danse des ombres

"La cicatrice lui traversait tout le visage, et descendait, descendait, depuis le coin de l'oeil gauche, le long du nez, près de la bouche, en travers du menton avant de disparaître sous le col de son chemisier. La cicatrice était rouge et à vif, comme si à la moindre pression elle pouvait se rouvrir et saigner; et la chair portait encore la marque des points de suture qu'on y avait mis. La cicatrice avait plissé la chair tout autour d'elle, comme si une couturière amateur et maladroite avait rapetassé  grossièrement la couture et l'avait renvoyé en lui disant:" Je pense que ça ira comme ça." La cicatrice lui tirait tout le visage de côté et, même de profil, quand la chose hideuse était invisible, il apparaissait horriblement déjeté, la peau et les traits étant détachés des os.
 Un mois plus tôt, c'était une belle fille, une jeune fille blanche et dorée, comme de la lumière de la lune sur des marguerites. Et il regardait sa beauté détruite. Les bruits du café lui résonnaient dans la tête; son sang se mit à battre derrière ses yeux.  Les murs blancs tournèrent autour de lui et il crut qu'il allait s'évanouir. Mais il ne s'évanouit pas.
(...)
"C'est une petite très ardente, elle est chaude", avait dit Honeybuzzard, avant de lui donner un coup de couteau. Tous les clichés lui allaient comme un gant; une flamme de bougie pour des papillons de nuit, un feu qui dévorait ceux qui l'entouraient mais qui ne se consumait jamais. Et maintenant, son visage était tout de travers et pouvait tout d'un coup - si elle prenait une trop grande gorgée de bière, si elle faisait imprudemment un sourire trop large, ou si elle ouvrait trop la bouche pour demander "du pain et du froma-a-a-age"- laisser couler des litres de sang et les noyer tous, et elle avec."

Angela Carter, La danse des ombres, Christian Bourgois, Paris, 1998.

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