mardi 10 mars 2015

ANTOINE VOLODINE / Lisbonne dernière marge (extrait)


"La terreur enflait en elle, les digues craquaient. Son destin se scellait. La terreur déborda. Non. Son destin était déjà scellé. Elle allait s'arracher pour toujours à sa première peau, Kurt lui avait retiré sa peau, on allait la dévêtir de sa peau, brûler pour toujours sa peau; elle allait émigrer sans retour, Kurt allait la jeter pantelante sur le pont d'un navire en partance pour l'au-delà, on allait lui donner un cuir de remplacement qu'elle enfilerait tant bien que mal, et elle devrait vivre là-bas, en Chine ou en Corée, ou à Sumatra ou dans le île Komodo, sous cette enveloppe amorphe, en se tenant coite jusqu'à sa mort. Une écume de plomb fondu avait recouvert tous ses paysages intérieurs. Elle allait quitter le monde. Le départ était fixé pour la fin de la semaine, dans trois jours, le bateau mouillait déjà dans le dock d'Alcântara, un paquebot de petite taille, au louche pavillon hollandais. Elle étouffait. Derrière elle, une plaine de cendres, et devant: rien. Aucune perspective. On n'appelle pas perspective celle qui consiste à se dégrader sous une fausse identité, à pourrir sous des latitudes invraisemblables, oubliée par ses amis comme par ses ennemis, oubliée par Kurt. Déguisée en épave des colonies et avide, jusqu'à l'ivresse ou la prostration, de connaître l'heure de la tombe."

Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, éditions de Minuit, 1990, Paris.
Photographie: Ulrike Meinhof à treize ans (ici).

vendredi 6 mars 2015

EUDORA WELTY / La fille de l'optimiste





 Longtemps j'ai préféré à tout autre écrit d'Eudora Welty le récit enchanté de son enfance, déployé autour de sa découverte de la lecture et des livres, du lien tendre qui l'unissait à des parents rares, et de sa venue à l'écriture. 

Bonne surprise: on  retrouve un grand nombre de ses souvenirs dans le nouvel opus réédité et traduit par les bons soins des éditions Cambourakis... Au fil d'une lecture rapide - trois heures dans la soirée d'hier, sans faillir - je retrouvai pêle-mêle l'anecdote du père terrorisé à l'idée d'être ficelé sur une table d'opération, de la fillette perdue dans la grande ville et contrainte de s'en retourner chez elle en train avec son père, ficelé dans son cercueil, les réminiscences de la mère de l'écrivain, auteur d'un excellent pain et dont la voix, avec celle de son mari, enveloppait leur fille d'un voile d'histoires murmurées - et bien d'autres encore, parmi lesquelles la figure de la  grand-mère vivant dans ses montagnes et jusqu'au titre du roman...

Pourtant, là où "Les débuts d'un écrivain" tenait la mélancolie et la tristesse éloignées, à bout de bras et de plume, par la vigueur de l'expérience, de la vie bien vécue et de l'indépendance haut et fort revendiquée, tous ces éléments, dans le roman paru en 1973, tissent une toile alourdie, emperlée du chagrin et de la solitude qui suintent tout du long.


La narratrice, Laurel, une femme au mitant de sa vie ( quarante-cinq ans environ), venue de Chicago à l'appel de son père, un vieux juge respecté et aimé de tous dans sa petite ville.  Celui-ci a mal aux yeux et redoute les conséquences d'une visite médicale, hanté par ce qui est arrivé à sa femme Becky, devenue aveugle peu avant de mourir. Un mal aux yeux à double entente, le vieil homme, après avoir connu un mariage d'exception avec la mère de L. ayant épousé en secondes noces une péronnelle insupportable, qui en veut pour son argent et que l'auteur parvient à nous rendre odieuse en quelques répliques. La fille prodigue lui règlera son compte dans les dernières pages, plus finement qu'on ne l'aurait fait; c'est que Wanda Fay ( la belle-mère tout droit sortie d'un reportage de J. Agee) étant une renégate, est aussi une victime.



Tout va très vite. L'opération soldée par la mort du vieux, des funérailles interminables, la solidarité de camarades d'enfances, des voisines attentionnées - tout un cocon au coeur duquel Laurel va laisser se libérer le flot de souvenirs, les voix et les odeurs de son passé. Meurtrie elle-même trois fois ( elle est veuve, et la perte de sa mère l'a laissé inconsolable), c'est comme si ces trois coups de bâton, sommation de son statut définitif d'orpheline, allaient lui permettre tant bien que mal de tourner le dos à cet état d'enfant qui la retient, pour fuir, délivrée de ses fantômes et des éléments matériels ( un rosier miraculeusement fleuri, des odeurs de nourriture amoureusement préparée, une vieille édition complète de Dickens à la couverture malmenée) qui les rattachent à elle.



Poignant, limpide, simple, ce bref roman nous conduit, esseulés, au bord de ces moments d'extrême trouble où notre vie bascule du côté de ce qui a eu lieu ( ou pas) davantage que de celui des projets ou des rêves... Non pas tant par nostalgie que par une attention profonde, pudique aux autres, ceux que l'on a aimés, ceux aux côtés desquels l'on s'est in fine construit. 




"...Rien n'était arrivé aux livres. Epoques d'inondation dans l'Alabama et le Misissipi, le titre courant en lettres dorées barrant son étroite échine verte était exactement à sa place de toujours à côté des Oeuvres poétiques de Tennyson illustrés, qui jouxtaient à leur tour la Confession du pécheur justifié de Hogg. Elle passa le doigt, tendrement, sur Eric Bright eyes et Jane Eyre, Les Dernier Jours de Pompéi, et Carry on, Jeeves



Epaule contre épaule, ils avaient, longtemps auparavant, formé sa propre famille. Pour chacun des volumes ici présents, elle avait entendu leurs voix, celle de son père et de sa mère; et peut-être ne se souciaient-ils guère, ou pas toujours, de ce qu'ils lisaient tout haut; l'important, c'était le souffle de vie qui s'exhalait entre eux et les mots fugitifs emportés dans ce flux, qui les tenaient sous leur charme. 



Entre deux êtres, pour certains d'entre eux, chaque mot est beau ou pourrait aussi être beau."




Eudora Welty, La fille de l'optimiste, Cambourakis, Mars 2015, Paris.





mardi 3 mars 2015

CHARLES REZNIKOFF / Proses ( Sur les rives de Manhattan - D'abord il y a la nécessité- Le musicien)

"D'abord il y a la nécessité ; puis la manière, le nom, la formule."

Phrase manifeste que maints candidats à l'écriture devraient se rappeler et dont la lecture des textes en prose de Charles Reznikoff confirme qu'il s'est soumis à cet ordre inflexiblement...
Depuis son roman de jeunesse jusqu'au bref et rare commentaire traduit dans la discrète revue "L'Ours blanc" à l'automne dernier - sans doute quelque note préparatoire à une conférence- tout le projet d'écriture du poète américain est contenu dans cette exigence de claire mise en demeure du réel avant que ne s'impose au scripteur un rythme, une phrase musicale agissant, elle, telle une ponctuation / respiration incontournable.


Largement nourri des souvenirs de la jeunesse de sa mère, le premier roman de Reznikoff, en forme de diptyque, met en lumière dans sa première partie une jeune juive russe obsédée par son désir de fuite en Amérique, dans une famille miséreuse où le respect des codes et principes religieux la gêne systématiquement dans ses projets d'indépendance et son désir de succès. Interdite d'école, d'éducation, cette jeune femme obstinée, habile couturière, se rêve ailleurs, en prenant appui, presque de manière dérisoire, sur les mots du Talmud " Change de lieu, change ta fortune". Là où d'autres personnages autour d'elle ne font que répéter une litanie, pour Sarah Yetta, seule à prendre la mesure de ce brouhaha que d'aucuns nomment la modernité, le verbe se fera destin.



 Lasse de la résistance familiale à tout changement au nom d'un "bon sens" générateur uniquement de décisions à court terme, c'est-à-dire de décisions criminellement obtuses, elle quitte la Russie, puis l'Europe. Comme en passant, Reznikoff lâche un de ces détails, autobiographique, qui bouleversent. Sous l'infime, quasiment un geste fondateur, auquel toute la suite du roman fera la part belle: à la mort du père de sarah Yetta, Ezéchiel, on découvre des papiers, quelques mots griffonnés, disposés de telle façon qu'ils ne sauraient  remplir toute la page... Des aphorismes, des vers peut-être... Fragments d'une pensée, d'une vie secrète, à part des membres de sa famille. Une intériorité à jamais envolée, à jamais dissoute. 



- Dans un élan d'incompréhension pragmatique, la veuve se saisit des papiers et les brûle. 



 A ce geste destructeur, des années plus tard, en plein Brooklyn, le petit-fils d'Ezéchiel, protagoniste flou de la partie américaine du roman,  héritier notamment du prénom de son aïeul, répond radicalement. Incapacité profonde à agir, à écrire, à s'inscrire dans un ordre matérialiste; confusion, désordre des sentiments au fil d'une morne histoire amoureuse, faiblesse moribonde devant tout ce qui ressemble à une insertion sociale, constance dans l'observation et dans le non vouloir. Une de ces fuites à côté qui pourrait bien résonner aujourd'hui comme un insigne d'une forme d'intelligence, celle de ne  rien vouloir produire, de ne se laisser compromettre en rien. Seulement aspiré, traversé par le expériences, dont aucune ne le touche plus qu'une autre.



Plus tard, beaucoup plus tard - les années cinquante - "Le musicien" nous baladera aussi,  entre New-york et Los Angeles, cette fois. D'une mégapole à l'autre, un curieux duo, improbable et qui ne suscite pas plus d'étonnement que ça se raconte tour à tour.

Le narrateur, homme pressé, affairé, retrouve par intermittences, mais de plus en plus fréquemment, un camarade comme jailli de son enfance, un musicien incompris qui survit faiblement de commandes qu'il exécute pour un producteur fatigué. Sans accorder aucune importance à ce qui lui arrive si ce n'est de fugaces détails lors de soirées mondaines, de vagues rencontres urbaines, minces choses vues d'une vie qui respire au second plan. Sa musique? Il est seul en mesure de la goûter, de l'apprécier, quand les autres, alentour, n'(y) entendent rien. Toujours est-il que cette solitude du musicien -Jude- errant, dont les récits décousus, la voix parallèle retranscrite par des italiques sont alors devenus la voix première du roman, cette solitude, on le comprend vite, n'est que le prix  payé, le seul acceptable ici-bas, la seule récompensent accordée à celui qui s'est refusé à déserter.


 Sans surprise, Jude Dalsimer finit mal. 



 Sans domicile, ramassé alors qu'il errait dans central Park puis transporté à hôpital pour une expertise psychiatrique. "Deux lignes et demie - pas plus" dans un journal quelconque. Sur lui, plus rien. Près de lui, un tas de cendre; tout ce qu'il reste de la musique écrite pendant son existence de misère. Lorsque le narrateur, son seul ami, vient lui rendre visite à l'hôpital, l'autre  n'aura que ces mots poignants de qui a sombré dans la déraison: " Si j'étais Jude Dalsimer, quelle belle musique j'écrirais!" 




Charles Reznikoff, Sur les rives de Manhattan, éditions héros-Limite, Avril 2014; L'ours Blanc, ibid., Automne 2014; Le musicien, P.O.L., 1986.






vendredi 20 février 2015

KLAUS MANN / La danse pieuse - extrait


Telle avait été sa jeunesse, la jeunesse qui avait commencé dans le bruit de l'insurrection: bigarrée et désordonnée, souillée et impure, innocente pourtant parce qu'elle aspirait sans cesse à la pureté, la clarté, la lumière. Balançant d'une orientation vers une autre ou bien soudain livrée à toutes dans le chaos, amusante et douloureuse en même temps. C'est ainsi qu'elle avait été, puérile dans sa quête désemparée d'une direction à emprunter-

(...)
Certes, on avait été souvent d'humeur à plaisanter, on avait été étrangement drôle, comme si, ici-bas, il ne s'était jamais rien passé auparavant, comme si l'on avait supposé qu'il ne se passerait jamais rien d'essentiel non plus après- on plaisantait d'une manière radicale et démesurée qui reniait pour ainsi tout sérieux, qui tordait et défigurait le choses les plus dignes, qui jouait à la balle avec les choses les plus graves. On s'abandonnait cependant plus souvent à une tristesse, à une pesante absence d'espoir contre lesquelles il n'y avait plus de possibilité de défense et qui ne signifiaient plus rien, qui n'offraient plus rien que la certitude que tout était passé et que désormais rien ne pouvait plus servir à rien et que la fin était là et que toute cette problématique génération de l'après-guerre n'était née, n'avait été conçue par Dieu que pour servir de cadre au gouffre béant de cette chute - ornement inutile d'une grande ruine, une génération qui n'était plus destinée à vivre."


Klaus Mann, la danse pieuse, Grasset, Paris, 1993.

Photographie ici

jeudi 29 janvier 2015

NED KELLY / La lettre de Jerilderie ( extrait)



http://resources1.news.com.au/images/2013/10/24/1226745/984965-069dd3ea-3c4a-11e3-9bcd-10262b6f8853.jpg
 
"... car cet argent ne sert qu'à aider la police à fournir des faux témoignages et à donner des coups de matraque sur les hommes pour voler des chevaux et emprisonner des innocents il vaudrait bien mieux pour eux qu'ils rassemblent une somme pour la donner aux pauvres de leur district et il n'y a pas besoin de craindre que quiconque vole leurs biens parce que personne ne pourrait voler leurs chevaux sans que les pauvres le sachent si quelqu'un était vicieux au point de voler leurs biens les pauvres se soulèveraient comme un seul homme et le retrouveraient où qu'il soit sur la terre un homme riche aura toujours avantage à se montrer libéral avec les pauvres et à se faire le moins d'ennemis possible comme il s'en apercevra si les pauvres sont de son côté il n'y perdra pas au change. S'ils dépendent des policiers ils seront poussés à la destruction." Ned Kelly, Lettre de Jerilderie, 1879; L'escampette éditions, Paris, 2012. 



 

samedi 3 janvier 2015

INGEBORG BACHMANN / Journal de guerre suivi de Lettres à Ingeborg B. par Jack Hamesh


"Non, avec les adultes, on ne peut vraiment plus parler." 



Sylvia Plath?... A l'ombre du père - Daddy- et ses incarnations politiques, Ingeborg Bachmann comme sa consoeur américaine, a forgé sa langue, son devenir poétique à partir  du champ aride de la  défaite, d' atrocités et de silences impossibles à crever. Ingeborg l'autrichienne... J'ai découvert ses fictions il y a maintenant dix-huit ans - Franza, Malina, Trois sentiers vers le lac... C'est à peu de choses près l'âge qui est le sien dans les minces feuillets de son Journal de guerre

Elle se retrouve alors littéralement confrontée à une identité périlleuse et fragile. Belle jeune fille, elle surgit dans l'office de soldats étrangers, vainqueurs, pour une sollicitation dont dépend son avenir. Au cours d'un bref échange, Bachmann éprouve que sa parole est pour ainsi dire troublée, comme une eau peut l'être,  entachée par l'adhésion des siens ( les oncles, le père) au nazisme; son corps la lâche. Elle rougit irrésistiblement, comme sous l'emprise d'une honte informulée qui la déborde. Une honte au delà d'elle-même et qui  remonte désormais sous chaque mot, sous chaque pensée. La vérité (Son inscription aux FBD se justifiait uniquement par la nécessité pour elle d'échapper au service obligatoire) ne peut être dite publiquement. Plus exactement, elle ne peut être entendue. Les rares pages de son journal l'inscrivent dans une intimité honorable, seule possible. Les mots nus de l'expérience n'ont plus aucun intérêt et se noient, vains, dans le flux des discours mensongers du sauve-qui-peut général. 


Du coup Ingeborg tremble, elle s'empourpre sans raison, elle vacille- pas pour longtemps. Dans les quelques pages du "Journal de guerre", après l'évocation d'un quotidien oppressant, rétréci par les dangers conjoints des bombardements alliés et de la domination idéologique nazie,  la rencontre avec un jeune soldat juif, germanophone, éclipse et renverse tout le reste.  


La mise en présence de ces deux-là appartient au hasard, improbable miracle, dans sa modestie même. D'un moment où tout a le goût du désespoir surgit une relation.  Estime,  affection, liberté d'expression sont les trésors que Jack et Ingeborg partagent - vite, car l'urgence de vivre, de penser, ils l'éprouvent douloureusement, dans leur chair. 
Lui est un déraciné, orphelin échappé de Vienne par les filières évoquées par Sebald dans Austerlitz; il tombe amoureux instantanément de cette jeune fille formée à la culture de "l'ancien monde", qui préfère risquer sa vie à lire Rilke à découvert dans son jardin plutôt que peut-être s'asphyxier dans une cave à vouloir échapper aux bombardements. 
Elle veut étudier la philosophie; il l'y encourage. Elle veut connaître Vienne, la capitale, et le monde. Lui doit y renoncer, forcé de se réinventer ailleurs - ce sera un autre pays, une autre langue. Ce dialogue, cette parole libérée, entre deux êtres désireux de vivre et de saisir quelque chose du monde qui s'est effondré et de celui qui se reconstruit, est ce qui leur permet l'un l'autre d'adoucir le présent obscurci par les échos des villes fumantes et des charniers découverts.


Sous chaque page, sous chaque parole échangée ( Nous n'avons pas les réponses d'Ingeborg Bachmann aux lettres de Jack), la solitude, le néant, le déracinement.  Et il ne s'agit pas ici d'une métaphore... Jack est le seul survivant de sa famille. La Palestine et le Sionisme s'offrent à lui et à des millions de Juifs rescapés comme un territoire de reconstruction, mais son départ loin de son pays natal et d'Ingeborg  est  un autre déchirement intime. Un de plus. 



J.H, dont l'identité exacte a été récemment déterminée ( voir les passionnants textes annexes de la traductrice F.Rétif et de H.Holler dans le recueil) s'était rêvé étudiant.  Le monde d'après l'a contraint au déplacement, à l'abandon de la plupart de ses désirs. Touchantes, troublantes, ses pensées, sa trajectoire sont à lire maintenant et ici où notre contemporanéité rejoint ce temps des déplacés, des réfugiés, des meurtris de toutes sortes...   


Non, avec les adultes, on ne peut vraiment plus parler... 

Ingeborg Bachmann, Journal de guerre suivi des Lettres à I.B. par Jack Hamesh, Actes Sud, 2011.

dimanche 28 décembre 2014

DINO CAMPANA / La journée d'un neurasthénique ( extrait)

"(Au café) La Russe est passée. La plaie de ses lèvres brûlait dans son visage pâle. Elle est venue et elle est passée portant la fleur et la plaie de ses lèvres. D'un pas élégant, trop simple trop conscient elle est passée. La neige continue de tomber et fond indifférente dans la boue de la rue. La petite couturière et l'avocat rient et bavardent. Les cochers emmitouflés sortent la tête de leurs cols comme des bêtes stupéfaites. Tout m'est indifférent. Aujourd'hui ressort tout le gris monotone et sale de la ville. Tout fond comme la neige dans ce bourbier: et je sens qu'est douce cette dissolution de tout ce qui nous a fait souffrir. 
D'autant plus douce que bientôt la neige s'étendra inéluctablement en un linceul blanc et alors nous pourrons reposer dans des rêves plus blancs encore.
Il y a un miroir devant moi et l'horloge bat: la lumière m'arrive des portiques à travers les rideaux de la vitre. Je prends la plume: j'écris: quoi, je ne sais pas: j'ai du sang sur les doigts: j'écris: " dans la pénombre l'amante s'agrippe au visage de l'amant pour écorcher son rêve...etc." "


Dino Campana, La journée d'un neurasthénique, Harpo&, 2012.

Photographie: Asja Lacis

jeudi 25 décembre 2014

VICKI BAUM / Grand Hôtel

"... Otterrnschlag prit les journaux et les cigarettes que le boy lui avait choisis. Il paya, mit la monnaie  sur la petite table et non dans la main du chasseur. Il maintenait toujours une certaine distance entre lui et les autres- mais sans qu'il s'en rendît compte. La moitié de bouche qui lui restait intacte esquissa même un vague sourire quand il déplia les journaux et commença de lire; il en attendait quelque chose qui ne viendrait point, pas plus que ne viendrait pour lui ni lettre, ni télégramme, ni message. Il était affreusement seul, vide et retranché de la vie. Il arrivait qu'il se l'avouât tout haut. "Affreux!" se disait-il parfois, arrêtant de marcher sur le tapis rouge framboise et subitement effrayé par cette solitude. "C'est affreux. Pas de vie. Aucune vie. Où donc se cache-t-elle? Il n'y a rien. Il ne se passe rien. Quel ennui! Tout est vieux... mort... c'est affreux." Autour de lui, tout n'était que mirage. Ce qu'il touchait s'évanouissait en poussière. Le monde n'était que matière friable, insaisissable, inconsistante. On tombait de néant en néant; on ne portait que ténèbres au fond de soi."

Trois cents pages pour dire "l'agitation bruyante du siècle", le ballet épuisant des destins catastrophiques d'hommes et de femmes brisés par avance, hoquetant des vies vouées à l'échec, à la trahison. Vicki Baum a écrit là le roman des chambres, des coulisses feutrées d'un palace sis au coeur du Berlin des années de crise, le roman des amours croisées, vénales ou naïves, poignantes et toujours ratées. Tourbillonnant sur fond de jazz ou de danse de salon, de suites présidentielles en chambres minables encaissées au fond d'un corridor, de mystérieux clients, habitués ou inconnus, affluent de part et d'autre de la porte à tambour. Tout près, trop près d'eux chasseurs, femmes de chambre, détective du Grand Hôtel les enveloppent d'une attention à double tranchant. Chacun recèle un secret, un fâcheux non-dit, une autre vie... Chacun lutte férocement  , contre lui-même bien souvent, et court à sa perte, de façon attendue et sinistre, n'était la fascination qui se dégage de cette danse macabre, dont l'expressionnisme n'a pas échappé à E.Goulding: Garbo et Crawford tiennent les rôles principaux de l'adaptation cinématographique, excusez du peu... 

Vicki Baum, Grand hôtel, Phébus, 1997 (traduction) ; première édition 1929.