dimanche 17 août 2014

ALAIN CORBIN / Le ciel et la mer

Celui que l'on désigne désormais comme l'historien du sensible, Alain Corbin,  creuse de livre en livre les sillons d'une mémoire des formes qui nous environnent, des traces qu'ont si peu laissé les anonymes ordinaires de l'histoire quotidienne, des friches abandonnées par l'écriture historiographique en des temps anciens ( ou qui nous apparaissent tels, grâce à lui et à quelques autres, de G. Didi-Hubermann à Arlette Farge, pour aller très vite).  "Champs Histoire" édite pour six euros (!) trois conférences prononcées à la BNF  en novembre 2004. Il y est question d'eau, douce et salée, d'horizon et des rivages auxquels l'auteur a consacré l'un de ses plus beaux livres, "Le territoire du vide", de variations climatiques et chromatiques, d'"humeurs".... Bref,  de la manière dont, à travers l'histoire de notre attention aux phénomènes météorologiques et au paysage aquatique  nous pourrions élaborer les contours d'une histoire de notre rapport au corps,  au voyage et à l'ailleurs, au temps aussi - libéré du travail, dérobé aux exigences sociales avant que l'ère des loisirs  ne transforme en passage obligé les lieux de la baignade. L'eau douce, plus discrètement goûtée,  tient sa place dans ces déambulations à travers les processus, les oeuvres (Michelet, Zola, Jules Verne, Bachelard, Bernardin de Saint-Pierre) qui ont construit une identité, une modernité qui sont encore les nôtres.  

Encore un livre qui en contient d'autres et a l'air de les offrir à bout de pages pour une invitation au voyage et à la rêverie, pour un retour stimulant sur des territoires familiers, dont la puissance symbolique et sensible, pour n'être pas souvent formulée en termes rationnels, n'est pas moins fortement présente.

Alain Corbin, Le ciel et la mer, Flammarion, Paris, Avril 2014.

Photographie: Bernard Plossu

vendredi 8 août 2014

ANNE WALDMANN / Surf a tide of weirdness - Surf sur une marée d'étrangeté


Extrait/ 

"J'ai entendu j'entends encore parler d'elle par telle ou telle personne que j'aime ou quelque amant comme quelqu'un à qui je ressemblerais et j'ai pris ça en compte dans ma technologie d'inscription, et comme j'avais des questions, beaucoup de questions, questions sur sa vie, sa vie de l'esprit et sa vie d'avoir joué tant de rôles, comme si dans l'entropie d'une pulsion de mort on eût dit qu'elle collectionnait les rôles, tellement de rôles à tenir, tant d'autres visages de moi, puisque je lui ressemblais. Tant de doubles troubles."Je" comme fantôme ou "fonction", Je comme "factotum" ou Je comme poète dans mon activité subversive antérieure structurée par l'être-poète, et nombre de rôles postérieurs inspirés par les siens. Y penser. Les compter, en garder une trace: ils sont nombreux. Conglomérats de tendances séductrices, tendances dangereuses, papier, carton et ruban pas ton truc. Rage. Coeur brisé. A bout de nerfs. Pleurnicharde pas ton truc. Bourreau des coeurs peut-être. Un fusil, une dague, 3 volcans furieux dedans. Un Nazi paumé dedans. De moi émane un spectre qui remplit son jeu, remplit son écran, enfile sa chaussure dont je me demande quelle taille elle fait. C'était ma première question. Trente-neuf, quarante, étroit je dirais. Ils semblent (ces corps, ces morceaux de corps sur lesquels nous projetons si fort) plus grands à l'écran qu'ils ne le sont dans la vraie vie. Et c'est intéressant de deviner quand on voit un corps dans l'embrasure d'une porte, quand on voit un corps dans la rue, quand on voit un corps traverser une pièce et s'asseoir ou ouvrir une porte, main sur le cuivre de la poignée de porte, quelle est la mesure du reste de l'architecture par rapport à cette main par rapport à ce corps à ce visage (...). Angles de conflits relationnels.(...) Simulacres."

Anne Waldman, Surf a tide of weirdness, maelström Compact #8, Bruxelles, 2010.






mercredi 30 juillet 2014

ELIZABETH HARDWICK / Nuits sans sommeil

Lire "Nuits sans sommeil" équivaut quelque peu à se retrouver dans la posture d'une bille de flipper, catapulté toutes les quinze lignes d'un lieu à un autre ( et les lieux ici ne se comptent plus, mais s'énoncent avec une précision systémique que seul le geste qui consisterait à les marquer d'une épingle sur une carte murale des U.S.A.pourrait encore prolonger!): New York, Lexington/Kentucky, le Vermont, Amsterdam, le Maine, New York encore... La ronde des villes comme un cadre mouvant et signifiant, qui informe chacune des déchéances, chacun des effondrements qui émergent d'un passé proche ou de temporalités plus lointaines ( entre les années quarante et les seventies). Là encore faisant salutairement s'égarer le lecteur  sur les lignes de faille d'une existence de femme, traversée inévitablement - peut-être plus qu'une autre du fait de la multiplicité des expériences- par la danse hasardeuse des rencontres, des disparitions et des surgissements. 

Souvenirs, insomnies, retours à la surface de vieux compagnons de misère  participent à une parade fébrile où la désillusion, la tristesse le disputent à une forme d'incrédulité: tout le temps qu'Elizabeth Hardwick raconte ses "nuits sans sommeil" elle semble animer deux métaphores, celles des boîtes gigognes et du théâtre d'ombres, ce qui n'a pas échappé à la perpicacité de  Joan Didion. Mais le geste de Pandore ici ne s'accomplit pas de manière dévastatrice. La narratrice organise à distance toujours le monde flottant qui fait s'échouer sur les marges de sa mémoire quelques corps et voix - dont celle, inoubliable, de Billie Holiday, fracassée et fulgurante.   


A narrer d'aussi près ces expériences du désastre et de solitudes ravageuses, on ne ressent pourtant nulle fascination voyeuse. Ce qui prévaut ici est de l'ordre de la sympathie " pour les victimes de la paresse et des erreurs éternellement répétées, sympathie pour la tendance de ces vies à obéir aux lois de la gravité et à couler tout au fond, en tombant aussi lentement et doucement qu'un cerf-volant, ou bien à se briser dans la violence, en se fracassant." Petites phrases, sèches et claires comme une pensée bien aiguisée sur le tranchant de la vie vécue ou pas ("Est-ce suffisant?- Peu importe que ce soit la vérité."), portraits inoubliables d'individus aux confins les uns des autres - Ida, Le docteur Z., Alex, Josette- sont le substrat sur lequel s'édifie une question de taille - "Est-il possible que je sois le sujet?"- à laquelle Hardwick a su répondre par l'affirmation d'un "je" auteur de fiction et d'essais littéraires brillants avant de cofonder The New York Review of Books...

Sur l'impossibilité de tenir son récit sur une note légère, ironique, sur les meurtrissures que nous nous infligeons les uns aux autres tout le temps que le cirque passe, sur la nécessité absolue et délicieuse de l'amitié, du partage, de la parole, la dernière page de son livre vaut comme un talisman...



"Le tourment des relations personnelles. Rien de nouveau là-dedans, si ce n'est le travestissement et la fuite sur les ailes des adjectifs. Douceur des poignards qui transpercent à la fin des paragraphes.(...)
Ceci mis à part, j'aime à être connue par ceux qui me sont chers. Assistance publique, concept magnifique. De sorte que je suis toujours au téléphone, que je passe mon temps à écrire des lettres et que, dès le réveil, je m'adresse à B., à C., à D.-ceux à qui je n'ose pas téléphoner avant le matin et avec lesquels il me faut pourtant parler tout au long de la nuit." 

Elizabeth Hardwick, Nuits sans sommeil, Buchet-Chastel, Paris, 2014.




vendredi 18 juillet 2014

JEROME PRIEUR / Séance de lanterne magique




"C'est un pétillement. Autour d'elle tout doit polir son éclat. L'image n'est peut-être rien à côté de la source qui la diffuse, cette promesse qui lance ses escarbilles et rend le monde translucide: de la lumière, sans vision pour la ternir, le pur rayonnement des choses, sans obstacle, sans écran . N'y aurait-il rien à voir, la lanterne magique est douée d'une vertu exorbitante: elle donne la vue, elle comble le regard, elle l'éblouit.


Qu'est-ce que le monde pour notre coeur sans l'amour?  Ce qu'une lanterne magique est sans lumière: à peine y introduisez-vous le flambeau, qu'aussitôt les images les plus variées se peignent sur la muraille; et lors même que tout cela ne serait que fantômes qui passent, encore ces fantômes font-ils notre bonheur quand nous nous tenons là, et que, tels des gamins ébahis, nous nous extasions sur des apparitions merveilleuses. ( Goethe, les souffrances du jeune Werther, 1787)

Avec la projection, l'image devient en effet proprement lumineuse. Elle est évidente et comme telle elle est aveuglante, elle rend aveugle. Elle est visible mais à perte de vue, si bien qu'il faut y regarder à deux fois, au moins. Elle crève les yeux: elle est ce hiatus qui s'entrebâille entre voir et ne rien voir, voir sans voir, voir ce qu'il ne fallait pas voir, ne pas voir ce qu'il fallait voir, voir regrettant d'avoir vu. L'image est brouillard, elle est ce trouble entre la vue et la bévue, la surprise et la méprise. On la voit, et en même temps c'est la loi de l'image, sa logique, que de passer toujours à côté d'elle."

Jérôme Prieur, Séance de lanterne magique, Gallimard, 1985.

mardi 1 juillet 2014

DANS LES VALISES... /


Richard Farina, L'avenir n'est plus ce qu'il était, 10/18.

Dans l'ombre des stars de la Beat generation - Kerouac, Cassady, Ferlinghetti, Ginsberg- un jeune homme sombre, au visage anguleux et grave.  Chanteur folk auprès de sa jeune femme, Mimi, une petite soeur de Joan B., il est l'auteur d'un unique roman que sa disparition accidentelle quelques jours après sa parution propulse du côté des livres cultes, pour autant pas si faciles à se procurer... La légende se repaît alors des atours d'un corps, d'un visage à jamais jeunes, iconisés.  Rien dans "Been down so long it looks like up to me" n'a l'air vraiment abouti , mais c'est tant mieux que ce texte ahuri, brouillon, tout entier tourné vers le jeu - de masques, de rôles, à la vie à la mort.

Joyce Carol Oates, Mudwoman, Philippe Rey, Paris, 2013.

Parce que c'est l'été... et qu'avec JCO, il n'y a pas vraiment de surprises: soit c'est un mauvais cru, redondant et creux - dans ce cas, eh bien, il s'oubliera sur une plage bretonne - soit c'est un récit implacable et glaçant, excellent prétexte pour revenir vers un auteur dont le journal paru il y a quelques années m'avait paru "tenir le coup", sans rien dire d'un petit recueil sur le métier d'écrire, pas si mal non plus... ( En oubliant volontairement l'objet livresque non identifié et passionnant que constitue Blonde!)


Colette Peignot, Les cris de Laure, éditions Les Cahiers, Paris, Juin 2014.

Irrésistible dès qu'entrevu, il disparaissait de la pile d'occasions même pas encore répartis dans les rayons de G.! Il suffit d'ouvrir  ce mince livret d'écrits et lettres inédits pour se gorger de phrases telles que "Laisse-moi te dire sans suite mille choses et tout moi-même" ou " Il n'y a plus autour de moi que les éboulements et les échafaudages d'une ville mort-née".
Pour noircir les carnets de l'été... et retourner au plus vite vers d'autres pages, lancinantes, bouleversantes.

Le Black Mountain College, Alan Speller, La lettre volée, Paris, Juin 2014. 

Je tourne depuis plusieurs mois déjà autour de la figure d'Ani Albers, redécouverte à l'occasion d'une exposition remarquable qui s'est tenue l'automne dernier au MAM. S'y montraient des tapisseries (triste mot au sémantisme polymorphe et quelque peu injuste), des oeuvres de fils, laines et autres matériaux entretissés ou jouant à pendre, étonnants attrape-rêves. Pas de surprise... La plupart des objets, tous splendides, effrayants, ou au contraire, vibrants de couleurs et d'énergie, étaient le fait de femmes artistes, quasi inconnues - si l'on excepte Sophie Tauber et Ani Albers, dont le nom m'était resté en tête après la lecture du  J.M.Chevrier, "La trame et le hasard". Reste à étudier sa participation à l'expérience collective et utopiste du Black Moutain College. Qui a dit qu'une mise en perspective, une contextualisation ne sont jamais inutiles?

Katherine Mansfield, Lettres, Stock, Paris, 1993.

Lues, à relire encore et encore pour s'enivrer à la fièvre, à l'ardeur de Katherine M. -la seule. Le Journal et ses nouvelles feront aussi le voyage, mais les lettres annotées, choisies ont leur place dans ces journées insolentes de l'été, chargées comme de bouquets de mille et uns projets... Voici, je crois, ma préférée, adressée à Lady Ottoline Morrel, proche aussi de Virginia Woolf.

" Hampstead, 28 juin 1919

Ce froid diabolique persiste. Je suis encore dans ma ceinture de sauvetage, plâtrée d'onguents à l'intérieur. Oh! ces nuits- assise dans mon lit à attendre que les arbres noirs deviennent verts! Et pourtant, quand vient l'aube, c'est toujours trop beau et trop terrible. La venue de la lumière paraît si miraculeuse que cela vaut presque la peine de l'attendre. puis, à mesure que les heures sonnent dans la nuit, j'erre à travers des villes - en rêve. Je glisse invisible le long de rues inconnues, je me demande qui vit dans ces grandes maisons aux lourdes portes, ou, sur un quai, je regarde les bateaux appareiller dans l'obscurité et je hume le parfum nocturne de la pleine mer - jusqu'à ce que l'insomnie devienne une béatitude.
Votre propre vie - votre propre vie privée, secrète- quelle chose étrange et réelle! Personne ne sait où vous êtes - personne n'a même la moindre idée de ce que vous êtes.

Les Brontë - hier soir, au lit, je lisais les poèmes d'Emily. En voici un:
Je ne sais comment tombe sur moi
Ce soir d'été, silencieux et solitaire, 
mais le vent faible a, tendrement,
Quelque chose d'un ton passé.

Pardonnez-moi d'avoir fui si longtemps
Votre aimable accueil, terre et brise!
Mais le chagrin flétrit même les forts
Et qui donc peut lutter contre le désespoir?

Ce premier vers, pourquoi est-il si émouvant? Et la simplicité exquise de " pardonnez-moi"... Je crois que la beauté de ce poème tient à ce que nous sommes assurés que ce n'est pas une Emily déguisée qui écrit - mais Emily. Si la poésie moderne nous donne une si piètre satisfaction c'est, en partie, parce qu'on n'a pas la certitude qu'elle appartienne vraiment à celui qui l'écrit. 
Quelle fatigue, n'est-ce pas, de ne jamais quitter le bal masqué - jamais- jamais!
(...)"







lundi 30 juin 2014

CONRAD AIKEN / Neige silencieuse, neige secrète

Sensation délicieuse que de savourer à part les autres une expérience secrète, qui convoquerait tous les sens et recouvrerait le réel d'une luminescence particulière. "Neige silencieuse, neige secrète" ne parle que de cela - et c'est là sa beauté...

Paul Haselman, douze ans, vit des journées rythmées par ses va-et-vient entre l'école et la maison. Ce qu'il connaît du monde se tient juste là, entre ces deux espaces, entre les deux pôles d'une vie diurne ordinaire et de nuits solitaires où le rêve ensevelit le reste et finit par s'imposer comme la seule réalité qui vaille. Au fil des pages, de biais, surgit la possibilité de la folie du garçon, qui serait celle d'une plongée dans un grand blanc hallucinatoire. En effet, Paul perçoit le silence tactile de la neige fraîchement tombée - absente à chacun de ses réveils- et il bascule peu à peu dans une irréalité physique que contredisent les jours qui passent ainsi que les conversations avec ses parents désemparés par son attitude étrange. 

Le réel devient pour lui un "contrepoint". Ainsi ses trajets quotidiens lui offrent le spectacle d'une fadeur qui lui fait tendre de tout son être vers l'éblouissement de ses hallucinations. Objets disparates, ternes, sales, sont des résidus non absorbés dans la magie blanche et froide et scintillante de ce monde secret et comme inversé. 

La nouvelle, dans sa dramaturgie, prépare au pire, à un tragique acmé: le poids que constitue cet accès à une réalité secrète, nul adulte, parent ou médecin, ne saura en dégager l'enfant. Le troisième "acte" scelle définitivement l'échec de la tentative parentale pour ramener Paul à une forme de rationalité normative; loin de céder, il (s')abandonne dans un demi- aveu ( "J'aime penser à elle"), comme un soupir. Aux yeux des autres il semble désormais un monstre. Et lorsque sa mère, dans une tentative désespérée de le reprendre, fait irruption un peu plus tard dans sa chambre, c'est avec haine qu'il la repousse, pour s'enfouir irrémédiablement dans les replis d'une vague neigeuse, qui l'entraîne dans d' inquiétantes volutes.
- Quand le rêve est une autre vie... 

Conrad Aiken, Neige silencieuse, neige secrète, traduit par Joëlle Naïm, La Barque éditions, juin 2014, Paris. ( La nouvelle est accompagnée par deux textes de la traductrice et d'O. Gallon, éclairants.)
Photographie: Perrine Lamy-Quique

EXTRAIT /

"Sa beauté allait simplement au-delà de tout - au-delà de la parole et au-delà de la pensée- éminemment incommunicable. Mais comment alors trouver un équilibre entre ces deux mondes dont il avait sans cesse conscience? On doit se lever, on doit aller prendre le petit-déjeuner, parler avec maman, aller à l'école, apprendre ses leçons-  et parmi toutes ces activités, essayer de ne pas paraître idiot. Mais comment faire si pendant tout ce temps-là on essayait aussi d'extraire sans rien en perdre ce qui faisait les délices d'une autre existence, tout à fait à part, et dont on ne pouvait ( si tant est qu'on le puisse) parler facilement? Comment allait-on expliquer? Expliquer, serait-ce sans risque? Serait-ce absurde? Cela voudrait-il simplement dire qu'il allait s'attirer des ennuis, d'un genre qu'il ne cernait pas bien?"




 

lundi 23 juin 2014

DAVID RIEFF / Mort d'une inconsolée


"Ce n'est qu'au bout de plusieurs mois après sa mort que j'ai trouvé la force nerveuse de lire son Journal. J'ai été écrasé, ce faisant, par le sentiment de malheur profond et récurrent qui en émane. Pas moins déconcertant: le fait que dans les notations les plus désespérées elle continuait à élaborer des projets pour l'avenir. Ce qu'elle voulait écrire mais aussi lire. Les pièces qu'elle voulait voir, les musiques qu'elle voulait écouter ou réécouter. Elle commence à dresser une liste de mots ( domaine éditorial, introduction, Scrimshaw, préconditions somatiques, marbre), de citations ( Gertrude Stein:" la poésie est noms, la prose est verbes"), de faits épars (" description d'un graffiti, Gerard Houckgeest / 1600-1661 / - la tombe de Willem Le Silencieux au Nieuwe Kerk de Delft: graffiti à la base de la colonne - dessin d'enfant avec chapeau, en rouge"), puis, assez vite elle souligne une nouvelle idée, se projetant à nouveau dans l'avenir, dans le monde qu'elle s'est construit.
Elle savait, je crois, que c'était là la source de sa force et de sa malédiction. Dans l'une des notes datant du début des années 80, elle affirme: " J'écris comme je vis et ma vie est pleine de citations." Puis elle ajoute: " Change ça." Mais elle ne le fit jamais. 
 Comment l'aurait-elle pu? Son Journal confirme ce que j'ai toujours pensé d'elle: quoi qu'il lui arrive, si contrariée, défaite, piégée ou incomprise qu'elle pût parfois se sentir, elle finissait par se redresser, le regard fermement dirigé vers l'avenir - vers ce qui venait ensuite. Ce n'était pas seulement de l'ambition, de la curiosité, de la vanité, ni même le désir de conformer ses actes à ses résolutions les plus profondes datant de l'adolescence, et qu'elle décrit parfois comme la volonté de se "surpasser". C'était tout cela à la fois bien sûr, mais, plus profondément, c'était aussi, me semble-t-il, une capacité presque infantile à l'émerveillement. Cet émerveillement la nourrissait, la soutenait, la propulsait de projet en projet, de voyage en voyage, de performance artistique en performance artistique. Il peut sembler stupide de formuler les choses ainsi, mais c'est un fait: ma mère n'avait tout simplement jamais assez du monde."

David Rieff, Mort d'une inconsolée, Les derniers jours de Susan Sontag, Climats, 2008, Paris.



mardi 10 juin 2014

NEAL CASSADY / Un truc très beau qui contient tout


" A QUI DE DROIT:

Par la présente je certifie, à toutes les femmes sans exception à qui il pourrait s'avérer nécessaire de présenter ce document, l'authenticité et la conformité des termes mentionnés ci-dessous du code "pénal" qui entre en vigueur ce jour en vertu de l'accord n°7013. Ceci annule de fait tous les accords précédents & dans l'éventualité où des règles ultérieures seraient décrétées durant l'application de cet arrêté, il est entendu qu'aucune modification ne sera faite de l'accord n°7013, ni aucune règle appliquée qui contredirait expressément les clauses & les termes de la charte n°7013.
Les articles du décret n°7013 sont certifiés exacts tels qu'ainsi modifiés & attestent que:
1) Je souhaite et ordonne que les conditions suivantes soient appliquées avec la plus grande régularité & la plus grande vigueur par mon mari Neal L. Cassady, que j'autorise à:

a. rencontrer toutes les femmes qu'il est possible de rencontrer afin de tenter, sans restriction aucune, consciente ou émotionnelle, de les séduire sans délai, implication personnelle ou inhibition.
b. D'autre part, il est tenu pour acquis que toutes ces liaisons se poursuivront afin de combler ses débordements physiques & qu'il n'y aura aucune restriction concernant le nombre ou le type de pénétrations sexuelles.
c. Il est dispensé d'éprouver la moindre culpabilité, le moindre sentiment d'avilissement ou de honte, et il n'en résultera aucun conflit psychologique de quelque nature que ce soit.
d. Les attributs du corps de chaque femme seront tous inventoriés & appréciés par ses soins sans entrave ni crainte d'en concevoir de la pitié envers le mien.
e. Par ailleurs il est stipulé qu'il jouira d'une totale liberté dans sa sélection, et dans ses déclarations concernant toutes les femmes, jeunes filles comprises.
f. Enfin, il lui est accordé toutes les libertés possibles et imaginables non spécifiées ci-dessus en rapport avec les femmes & toutes ces libertés seront conformes à sa personnalité & à sa disposition d'esprit sur le sujet.

Il est pleinement entendu par ma personne qu'il lui faut pourvoir aux besoins émotionnels de son âme. En pleine possession de mes moyens (juridiques) & de mes facultés, j'appose ma signature sur ce document dont la date d'expiration sera la date à laquelle notre mariage sera rompu.

DIANA H. CASSADY

P.S. Avec l'autorité que me confèrent 27 années de tempérament éminemment sexuel - insatisfaite en amour jusqu'à la névrose ( ce qui a nécessité 6 ans de traitement psychiatrique intensif) & mon esprit et mes émotions étant ainsi conditionnés, je suis mieux qualifiée que quiconque pour juger des capacités sexuelles de Neal. En conséquence, je certifie qu'il est le nec plus ultra de la satisfaction sexuelle et du plaisir. Son habileté à prodiguer la satisfaction sexuelle est manifeste en vertu des déclarations sous serment de toutes celles que je connais à qui il a fait l'amour. Toutes sans exception déclarent avec ferveur qu'il est "le meilleur coup des Etats-Unis". "

J'aime infiniment que ce livre, le premier volet des lettres de Neal Cassady, traduit en français soit dédié  à la mémoire de Carolyn Cassady,  dont le livre "Sur ma route" est une version émouvante et dérangeante de sa vie aux côtés des enfants terribles de la Beat Generation. Carolyn Cassady est morte en 2013 et elle a le mérite d'avoir témoigné de sa  lutte constante et difficile pour se gagner une indépendance, une liberté intime et sociale chèrement payées: estime de soi malmenée, confiance trahie,  disputes et situations sordides,  solitude... Bravo donc aux éditions Finitude pour rappeler qu'"elle aussi avait fait de sa vie un truc très beau qui contient tout"!

Reste cette lettre, au milieu d'autres tellement folles et bouleversantes, qui disent ferveur et angoisse de vivre. Signée par Diana, une autre de ses épouses, probablement écrite sous la dictée de Neal - stupéfiante: il n'est plus question de Cassady l'enjôleur ivre de brûler sa vie, mais, comment dire? d'une espèce de tyran arrogant , narcissique délirant et autoritaire. A moins qu'il ne faille rire de l'énormité de la farce? C'est tentant mais j'ai des doutes... et surtout,  la pirouette permettrait une fois encore de faire passer l'inacceptable...  Un texte donc comme un révélateur  d'un sentiment de surpuissance - certainement entretenu par l'usage quotidien de psychotropes,  d'une forme de panique - à l'idée d'être surpassé,  mis en concurrence etc...

Blanc-seing pour satisfaire une libido prédatrice,  que l'inscription dans le cadre d'un pseudo contrat "purifierait" en quelque sorte, alors qu'il n'acte que la suprématie d'un vouloir malade, nourri et validé par la soumission de sa partenaire "privilégiée" du moment,  aliénée au point de se réjouir de "pourvoir aux besoins émotionnels de (l') âme"de son époux!

Or cette trace pathétique du rapport de domination à l'oeuvre entre un homme et des femmes dans la Beat Generation n'est pas à minorer, et repose la question d'un étrange déséquilibre: alors que Neal Cassady fut pourvu d'une stature d'écrivain génial par son ami Kérouac  à partir du matériau même de ces lettres, pourquoi les compagnes de ces écrivains iconisés ont-elles pu être tenues à l'écart, sans obtenir tant de reconnaissance critique  pour leurs propres oeuvres, sous prétexte qu'il s'agissait la plupart du temps de "mémoires", de documents et non d'un versant expérimental, et partant, subversif  de la littérature? Réactivant la question du "pourquoi" de ce choix de s'en tenir à une forme d'écriture hors fiction -  il faudrait alors aller voir du côté de Christine Planté et de la petite soeur de Balzac... Pour moi je réaffirme que Joyce Johnson ( auteur de "personnages secondaires", voir ici),  Elise Cowen ( dont les poèmes sont à peine disponibles depuis quelques mois) et C. Cassady ont pris leur part de cet élan libérateur et salutaire initié par les poètes beat, sans que ces derniers leur aient concédé un talent littéraire quelconque.  Alors rire ou pleurer ( y compris de rire?), libre à chacun(e) mais de grâce,  convenons qu' il fallait oser...

 Neal Cassady , lettres 1944-1950, (lettre du 17 août 1950), Finitude, Paris, février 2014, traduction et présentation par Fanny Wallendorf.